• PARTIE 2.

    2. L’arrivée du résident à l’Étoile du sud                        

     

     

    Chaque mois à son lot d’arrivées. L’étude des registres de location de l’année 2010 permet de définir un nombre moyen d’entrées de 1.8 résidents par mois avec de légères variations.

     

    A. Le rituel des aménagements

     

    A l’inverse d’une entreprise de déménagement étudiante souvent basée sur la solidarité familiale, les ressorts de l’amitié, les résidents recours à plus de 80%à une main d’œuvre professionnelle pour aménager leur appartement au sein de l’Étoile du sud. Bien rodé, l’évènement est annoncé environ une semaine à l’avance dans la résidence notamment à l’agent d’entretiens, ce dernier prénommé Jérôme compte parmi les anciens de l’Étoile du sud. Jérôme, outre le fait de vérifier l’impeccabilité de l’appartement, doit s’assurer d’une place de stationnement pour les déménageurs souvent venus en camion. A cet effet, l’homme dispose dès sa prise de poste à 9h00, des petits plots utilisés uniquement pour ce type d’évènement sur des places de parking.

     

    A leurs arrivées, les déménageurs sont dirigés vers l’appartement profitant de l’un des ascenseurs pour monter les effets à transporter. Pour protéger l’élévateur, l’homme d’entretiens a disposé une housse dédié à la protection de l’ascenseur Cet équipement, spécialement taillé aux mesures de la cabine permet de protéger l’ascenseur signant du grand nombre de déménagements effectués sur le site tout au long de l’année. Dans les couloirs des meubles passent, des cartons, des objets de décoration jusqu’à avoir vidé totalement le camion. Parfois seul, les déménageurs sont le plus souvent guidés dans leur travail par les clients intermédiaires : les membres de la famille déjà actifs lors de l’exercice de sélection. A ce stade, l’aménagement des appartements est presque toujours effectué par des non habitants qui organisent les lieux selon leurs normes, selon leurs interprétations construites à partir des désirs parfois exprimés par leurs proches.

     

     

     

    B. La nouvelle résidente de l’appartement 304

     

    Les sudnées d’emménagement suscitent une certaine curiosité chez les résidents établies. Déjà au grand salon les discussions s’engagent sur cette nouvelle locataire, les spéculations vont bon train à propos des objets, des vêtements qui circulent depuis l’extérieur vers le troisième étage, jusqu’à l’appartement 304.

     

    En ce 12 janvier 2011, Madame Vich est « la nouvelle». Si les meubles sont déjà disposés, l’électroménager installé, « la nouvelle » n’a tousuds pas fait son apparition. Selon le calendrier établi entre Madame Lérian et la famille de Madame Vich, cette dernière devrait effectuer sa première nuit à «l’Étoile» ce sud. Effectivement vers 11h, Madame Vich se présente accompagnée de sa fille. Cette dernière demande à la réception les clés de l’appartement de sa mère laissées à disposition par l’équipe des déménageurs. Le personnel d’accueil de service sort de sa réception pour saluer cette nouvelle résidente. Quelques secondes plus tard les portes de l’ascenseur se ferment. Le symbole lumineux atteste que les deux femmes ont bien regagnées leur appartement au 3ème étage.

     

    Pour quelques minutes encore, Madame Vich bénéficie de la présence de sa famille, conserve un instant le gout de sa vie passée. Vers 11h15 la fille de Madame Vich salut l’agent d’accueil puis se rapprochant signifie avec gêne de son inquiétude quant à l’état psychologique de sa mère, quant à son désarroi  « de laisser sa mère seule dans un endroit dont elle ne connait rien ». Chanceuse, la fille de Madame Vich reçoit une réponse de professionnel. Sylvain bien qu’âgé d’une quarantaine d’années est effectivement l’un des plus anciens employés de «l’Étoile». Occupant son poste d’agent d’accueil depuis plus de neuf ans, Sylvain reconnait que «c’est tousuds très dur au début» puis rassurant adresse à Madame Vich fille la classique conclusion «ne vous inquiétez pas cela iras mieux dans quelques temps».

     

    Comme nous le verrons par la suite, la salle de restaurant assure midi et soir un service de restauration. Du reste, tous les résidents n’utilisent pas ce service préférant parfois l’intimité de leur cuisine pour préparer leurs repas. Toutefois, la majorité des résidents (80% environ) se rendent aux repas, souvent dans l’incapacité d’effectuer eux-mêmes leurs préparations culinaires. Pour les nouveaux arrivants, Madame Lérian conseille lors de l’entretien avec les prospects de tousuds inscrire les nouveaux locataires aux repas et cela, se justifie-t-elle, « dans un but d’intégration au collectif de résidents ». Si cet argument est recevable, la fonction rémunératrice de ce conseil pèse lourd dans la mesure où chaque repas est facturé en sus des frais de loyer, des lourdes charges déjà acquittées par les résidents.

     

    Si les portes du restaurant sont ouverte à partir de midi, l’usager a la possibilité de s’installer à sa table jusqu’à 13h20. Toutefois, très rare sont les résidents non ponctuels. Ce sud-là, tous les repas réservés sont servie. Un seul couvert dressé n’a pas de convive : la place choisie pour Madame Vich. Au restaurant, Angélique l’historique responsable de la restauration, a déjà lancé le processus d’alerte. Pour cette dernière « c’est sûre la résidente n’ose pas descendre au restaurant». La procédure classique pour les retardataires est un contact par téléphone dont ces derniers disposent obligatoirement dans leur appartement. Or le cas de Madame Vich rentre dans le champ des exceptions, dans le cadre du traitement spécial réservé aux nouveaux résidents.

     

    Quelques minutes plus tard, Sylvain toque à la porte du 304. Sans réponse, Sylvain entre, la porte est ouverte. Assise au milieu de cartons non déballés, Madame Vich sanglote et demande «Qui êtes-vous ? Qui êtes-vous ?». Très pénible, cette scène met en jeu toute la violence symbolique inhérente aux premiers suds dans l’établissement, au choc de la rupture d’avec un territoire, une habitation conquise. Sylvain en bon employé enjoint Madame Vich à descendre au restaurant pour «rencontrer les autres résidents qui ont connu les mêmes déboires».

     

    Enfin, les joues humides de larmes, Madame Vich découvre sa place au restaurant épiée par l’ensemble des résidents hâtés de découvrir le nouveau visage de la locataire du 304. Le placement à table est contrôlé par Angélique qui depuis 27 ans compose les tablés, noue et dénoue les amitiés. Pour Madame Vich, Angélique a sélectionné une table de trois résidents qui ont pour point commun d’échanger, qui constituent parmi les plus dynamiques de «l’Étoile». Triste, Madame Vich confie d’emblée son mal être fournissant le terreau de sa futur représentation au sein de la collectivité.

     

    C. Des signes et codes à destination de l’arrivant

     

    A la façon d’un établissement pénitentiaire, mieux vaut pour le pensionnaire ne pas trop s’attarder sur les faits de leurs malheurs, sur les causes de leurs maux. A la fin du repas, les trois convives sanctionnent le choix d’Angélique. Une fois Madame Vich partie, Madame Dupuis résidente depuis 4 ans à l’appartement 308, affirme à propos de cette nouvelle compagne d’étage et de table : «elle ne fait que geindre, elle n’arrête pas de se plaindre c’est vraiment pathétique». Pour d’autres résidents comme Madame Gracil, l’arrivée passa plus inaperçue même si cette femme pleurait souvent dans sa chambre confiant parfois «être perdue dans les bâtiments» et «regretter sa belle maison».

     

    Les nouveaux résidents doivent affronter une double solitudes se déclinant aussi bien au moment des repas, dans les parties communes que dans l’intimité des appartements. Nous noterons qu’un modèle de résident spécifique ne s’intègre pas à cette rhétorique, il s’agit des résidents installés en couple à «l’Étoile». Très peu nombreux, cette clientèle représente une contingence de huit personnes sur un effectif total de soixante-deux résidents. Echappant à la solitude, les couples présents dans la résidence sont plutôt arrivés au début du fonctionnement de celle-ci. Enfin, nous précisons qu’un appartement est occupé de façon inédite par deux sœurs depuis le mois d’août 2010. Ces dernières vivent de facto sous le statu devenu à l’extérieur conventionnel de la collocation.

     

    Sans recevoir de formation spécifique, les nouveaux résidents bénéficient de conseils distillés au moment des repas par Angélique puis à divers moment de la sudnée par d’autres membres du personnel. Dans cet inventaire, on citera les temps stratégiques de la remise du courrier, des sorties de la résidence toute deux ayant lieu à l’emplacement stratégique de la réception. A la manœuvre, l’agent d’accueil de permanence est positionné pour assurer un contrôle efficace des allés et venus. L’agent d’accueil mue en veilleur de nuit après 21h00, doit souvent improviser la conversation, sollicité du regard par les résidents en transit. Bien seuls, les résidents utilisent souvent cette opportunité pour confier leurs désarrois, leurs angoisses de se retrouver seul, dans affirme Madame Gracil, «une maison de vielles».

     

    Les nouveaux résidents sont également sollicités par les employés à des fin de bon fonctionnement de l’établissement. En salle de restaurant pour exemple, Angélique conseillera « aux nouvelles » d’acheter un coussin pour un plus haut degré de confort. Résistante, « les nouvelles» mettent souvent un certain temps avant de céder aux sirènes des morceaux de mousses garnies de tissus aux motifs et fonctions aussi improbables que surprenantes, nous y reviendrons. Le rappel des horaires de repas, du moment du courrier est un rituel quotidien, l’occasion de partager avec ses semblables. Plus atypique, l’usage des alarmes disposées en tous point de l’établissement, dans chacune des pièces des 68 appartements, doit être maitrisé. C’est un peu blasé que l’agent d’accueil reconfirme une fois de plus à Madame Vich que « les petites tirettes ne servent pas à allumer la lumière ».

     

    Comme nous l’évoquerons plus loin, les résidents sont pour presque tous démunies en termes de contact médical, de connexion avec du personnel d’aide à domicile. Pour ces derniers, le besoin de consulter, de trouver une femme de ménage, une dame de compagnie est l’occasion d’échanges avec des non-résidents. Bien à propos, le sujet des dames de compagnie, des femmes de ménage peut être une voie d’entrée vers les autres résidents dans la mesure où ce personnel intervient pour plusieurs personnes résidentes à l’Étoile du sud et de fait est régulièrement mis en jeu des ragots aux moments des repas.

     

    Symboliquement à la tête de cette main d’œuvre totalement externalisée mais travaillant quotidiennement au sein de l’Étoile du sud, le Docteur Krospéel est celui que l’on appelle «le doc» dans la résidence. Présent depuis de longues années, ce médecin s’est imposé comme la cristallisation des précédents médecins traitants des résidents.

     

    Plus diffus, le cortège des aide-ménagères, des dames de compagnie, des infirmières ou des médecins spécialistes comme Maggie la kinésithérapeute ont leurs habitudes à «l’Étoile» et interviennent nonobstant de leurs fonctions de soins, d’expertises médicales comme des points de repère fiables pour les nouveaux résidents. Dans ce sens, les premières sorties hors de la résidence sont souvent effectuées à des fins médicales, à l’occasion, de rendez-vous établies avec un médecin spécialiste. Cette sorte de relations légitimées par un besoin de soins, pour soi, pour son domicile, est une première forme de reconquête sociale, un exercice pour le résident de la maîtrise de son indépendance.

     

    D. Des longs apprentissages aux échecs de l’intégration

     

    Les premiers temps en résidences de services correspondent à une longue suite de découvertes, à une mise à l’épreuve de la réalité brutale représentée par la condition sociale  du retraité au long cours. Souvent affaiblie par la maladie, l’état du résident s’aggrave parfois au moment de l’arrivée à « l’Étoile ». « Les nouveaux » sont souvent dépassés par cette succession d’évènements, par le constat de l’énormité des pertes subies en termes de capital social. Si les résidences de services ne bénéficient pas du statut d’EHPAD, leur fonctionnement ne pourrait être envisagé sans une assistance médicale conséquente. Les nouveaux résidents privés de leurs médecins-traitants pour des raisons de distances géographiques doivent composer avec l’offre maison, les diagnostics du « doc ».

     

    La rupture médicale, la perte de contact par les résidents avec les interlocuteurs gestionnaires de leur maux trouve plusieurs origines. Dans un premier temps, comme nous le relevions précédemment, la majeure partie des résidents ne provient pas de la région nîmoise. En 2011, sur soixante-deux résidents, seule une quinzaine habitaient Nîmes avant leur entrée à l’Étoile du sud. En effet, le choix du lieu d’implantation de la résidence services est très souvent mû par la volonté des proches d’établir leurs ainés en un lieu proche de leur propre domicile. Ce point de vue met au sud un conflit latent entre la volonté des familles de se regrouper et le désir, exprimé au quotidien par bon nombre résidents, de «retrouver leurs villages», de «retourner dans leurs maisons chéries».

     

    Paradoxalement, le rapprochement entre ascendants et descendants d’une famille engendre des pertes sociales indéniables dans la mesure où le résident doit «suivre» ses ou son enfant(s) et par-là renoncer à un quotidien établie, construit au fil des années. Ce type de tensions, l’expression de regrets quant au départ du domicile sont particulièrement fréquents durant les premiers mois de vie à la résidence.

     

    Pour les plus faibles, la résidence demeure longtemps un vaste labyrinthe : chaque couloir est un passage à retenir dans les parcours entre appartement et salle de restaurant, entre appartement et petit salon. Pour Madame Gracil, «la vie ici est un enfer», car, selon cette dernière : «il n’y a que des vielles sans conversation». Ces propos, recueillies deux mois après l’arrivée de Madame Gracil, traduises la difficulté des individus à s’intégrer, à nouer des relations en d’autres termes à trouver d’autres individus pour établir de nouveaux liens sociaux. L’essence même de la clientèle, la question de la dépendance, induit la présence d’une population très hétérogène en termes d’état de vieillesse, de rapport à la dépendance.

     

    En effet, si les personnes admises résidentes répondent d’un haut degré d’autonomie, d’un état de santé physique admis par un médecin comme correcte, la question du maintien de cet état se pose comme une première limite du système. Les nouveaux locataires demeurent particulièrement sensibles à cette question à tout le moins à l’une de ses manifestations les plus concrètes.

     

    Pour l’heure dépitée, Madame Vich «s’ennuie avec ces vielles séniles» et poursuit-elle «s’étonne de la présence de personnes grabataires». Un brin moqueuse, Madame Vich confie son dégout pour ce couple installé à une table toute proche de la sienne dans la salle de restaurant. Sylvain écoute derrière le bar du petit salon les plaintes de Madame Vich qui décrit à présent « le bavoir ignoble » de Monsieur Léandre, le calvaire de « sa pauvre femme forcée de donner la becqué à son vieux ».

     

    Les Léandres sont compris dans le noyau des anciens résidents jouissant de leur appartement au sein de la résidence depuis plus de dix-sept ans. A ce titre ce couple est reconnu dans la résidence, admit comme une référence pour un grand nombre de résidents. Madame Vich arrivée depuis deux mois, n’a que peu de connaissance à l’Étoile : «c’est bonsud, au revoir, il fait beau, il fait froid, pas très intéressant» décrit-elle.

     

    Pour Madame Vich, l’apprentissage ne se passe pas au mieux, très vite la déprime marque considérablement cette résidente mise au rebus par ses congénères. Bientôt cette dernière demande à être servie au moyen de plateaux-repas. Accordé avec parcimonie, le portage de repas à domicile est réservé aux personnes souffrantes, malades. Ce service se révèle être un indicateur particulièrement efficace pour pronostiquer le mal être psychique ou physique des résidents.

     

    Nous avons du reste constaté une corrélation évidente entre les périodes de départs des résidents, en général envisagée vers des structures médicalisées et les périodes où ces derniers ont recours sur une durée excédant plusieurs semaines, au service de portage. Ce repérage des éléments les plus affaiblies par les termes de leurs prestations est d’autant plus aisé que la prestation de portage requiert l’accord d’Angélique. En sa qualité d’ancienne, la chef de restauration signale l’évènement dès que les proportions précisées sont atteintes.

     

    Perdue, Madame Vich ne sort plus de son appartement où beaucoup de cartons n’ont pas été déballés. Les commandes de plateaux repas s’enchaînent jusqu’à déclencher le dispositif informel d’alerte. Quelques mois plus tard, Madame Vich est orientée dans le cadre d’un protocole établie, vers une structure médicalisée.

     

    Madame Vich décèdera dans sa chambre du Clair Matin quelques semaines plus tard. Comme nous pouvons le constater, la réussite de l’intégration en résidence de services est aussi bien liée à la solidité physique des individus qu’à leur force morale.


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