• PARTIE 6.

    6. La construction de rituel : l’affaire de tous                                 

     

     

    Comme nous l’avons vu des résidents, des employés construisent des carrières à partir de l’Étoile du sud. En arrière-plan de ces parcours, de ces années passées, parfois dédiées à l’Étoile du sud demeure au fil du temps un certain nombre d’éléments, de règles, de codes, d’activités mis en place par ces acteurs au long cour.

     

    A. De l’improvisation permanente aux conduites bien établies

     

    Le personnel de l’Étoile du sud a connu une longue période sans exercice formel de direction sur le site de travail. Autour de cette carence, une somme d’initiatives ont été prises pour adapter le quotidien parfois au service des résidents, parfois à de pures fins personnelles.

    Cette sorte de schèmes parallèles à la marche officielle de l’entreprise est une constante dans les contextes de travail même si la proximité des employés, leur nombre, la taille de la structure, la permanence de son activité sont des facteurs potentiellement accélérateur de ce phénomène.

     

    La définition des postes de travail sous la forme de fiches techniques, de liste de tâches est remisée en archive. Signées de Catherine Plantier, ces notes de service n’ont jamais été renouvelées depuis son départ. En résulte une redistribution informelle du travail. Du poste de Jérôme à celui de Sylvain, d’Angélique ou de Alain; les anciens sont à la manœuvre pour construire au fil des années des poste de travail adaptés.

     

    Si la sudnée des agents d’accueil débute à 9 heures comme celle de Jérôme l’homme d’entretiens, tous participent à la séance café quotidienne. Tandis que le café brûle dans le percolateur, Christophe commente invariable les derniers articles de la Provence. Peu présent à cette heure, les résidents ne profitent pas du spectacle : toutes les hautes chaises du bar occupées, un barman fort loquace en la personne de Jérôme.

     

    La venue des premières femmes de ménages aux alentours de 9h15 marque la fin de la récréation. Ainsi, les visiteurs régulent les temps de cette pause. Plus tard c’est en aparté que les employés s’accordent des temps de répit. Du côté du local-poubelles, derrière le bâtiment, l’un des plongeur de service grille une cigarette, derrière une odeur caractéristique marque du passage de Jérôme qui vient de finir son premier joint de la journée.

     

    B. Atelier et cimetière automobile en sous-sol

     

    Lieu de marché entre le local-poubelles et l’un des accès de service de la résidence, les deux employés profitent de cette dizaine de minutes, d’un milieu de matinée pluvieux. Au dedans, le chef de cuisine non-fumeur ne cherche pas à constater cette réalité : il sait. Quelques mètres plus bas c’est dans son «bureau» que Jérôme «grille un peu de temps de travail». Très isolé, son local nommé le «bureau de Jérôme» est une pièce d’une dizaine de mètres carrés confinée dans un recoin au sein d’un vaste parking sous terrain.

     

    Développé sous l’ensemble des bâtiments de l’ancienne Manufacture Gaudier, ce parking est partagé par plusieurs entreprises, quelques particuliers. Dans le secteur attribué à l’Étoile du sud outre les trois véhicules du personnel au travail, quelques voitures poussées en fond de box apparaissent comme abandonnées.

     

                          Cimetière automobile

     

              Sous bâche, une berline impeccable attend depuis trois ans l’hypothétique retour de son propriétaire résident pourtant quelques étages au-dessus. Si quelques résidents arrivent à l’Étoile du sud avec leurs automobiles, la plupart d’entre elles finiront évacuées, récupérées par un membre de la famille, cédées à un garage ou à l’état d’épave au sous-sol de la résidence. Le retour sur expériences mettant en scène l’un des résidents comme conducteur en juin 2011 tend à expliquer la mise au rebus des engins.

     

              Monsieur Roux, propriétaire d’une voiture de marque prestigieuse, prévue pour des promenades en famille avait décidé, pour fêter ses deux mois d’installation à la résidence, de profiter d’une belle journée d’été pour retrouver sa fille : manger en famille au bord de la mer. Bien alerte, le sexagénaire récupère, le matin de cette sudnée très attendue, l’un des biper de commande d’ouverture du garage sous-terrain, suivis depuis l’accueil avec force de discrétion. Sûre de lui, nouveaux résident, Monsieur Roux n’inspire pas de craintes à Sylvain qui remettant le petit boitier lui souhaite une bonne balade.

     

              Deux heures plus tard, sa fille patiente toujours aux abords du restaurant choisi comme lieu de rendez-vous par son père. Inquiète, par téléphone c’est vers l’Étoile du sud que Mademoiselle Roux se tourne pour savoir si «son père d’habitude très ponctuel est bien en route». Avisé, Sylvain et Jérôme constatent bientôt le point atteint par Monsieur Roux dans son périple : la lourde porte métallique du parking souterrain.

     

              La voiture est fumante, les airbags tous sortis. Monsieur Roux est là, face en sang, ce dernier grommelle dans la pénombre du parking vide. Jérôme et Sylvain cherchent à rassurer l’infortuné, toujours attaché à son siège, à évaluer la gravité de ses blessures. La minuterie est entretenue, béante la porte métallique du garage collectif est encastrée dans le puissant véhicule de Monsieur Roux. Une déchirure sur les restes du dispositif de fermeture laisse entrevoir l’arrivée des pompiers.

     

              Se faufilant, trois sauveteurs pénètrent bientôt sur place. Auprès de Monsieur Roux à présent détaché, alité sur un brancard, le pompier le plus gradé conclu laconique : «on va l’emmener, il n’a pas grand-chose, plus de peur que de mal pour le grand pilote». Le soir même Monsieur Roux réintégrait son appartement à l’heure du repas mais c’est sur plateau que ce dernier sera consommé. Toujours présente, à peine réparée, l’auto attend poussiéreuse sa prochaine sortie.

     

    Comme un refuge, l’accès au parking se fait sans contrainte au moyen de l’un des deux ascenseurs mais en revanche, en ressortir nécessite de posséder une des clefs spécifiques (mise à disposition en une dizaine d’exemplaires par l’entreprise constructeur de l’ascenseur) permettant de reprendre l’ascenseur. Détenteur de ce précieux sésame, Jérôme est maintenant en route vers son bureau.

     

    Malgré l’activité intense dans la résidence en ce midi, au parking tout est calme. Des voitures garées, une lumière blafarde et pas âme qui vive. Sortie de l’ascenseur, dépassant les quatre emplacements réservés aux membres du personnel autorisés, Jérôme tourne la clef dans le barillet, ouvre la porte, s’introduit puis enfin s’enferme. Dans la pièce, des objets, reliques de l’entretien des appartements sont amassé, quelques convecteurs, des carreaux en cartons ou un impressionnant chalumeau, une massive meuleuse jamais utilisée. Les outils en désordre jonchent un bureau ancien au plan de travail totalement rappé.

     

    Jérôme guette d’un œil son portable pour y suivre l’heure qui tourne : l’appareil ne capte pas en sous-sol. Perplexe, ce dernier «s’envoie un dernier joint» puis, sortant avec précaution referme à la hâte son entre, retourne à l’ascenseur appuyant sur rez-de -chaussée.

     

    C. Trafic d’indulgences : pourboires, jus de fruit et côtelettes

     

    A l’ouverture des portes, Jérôme est de nouveau dans le circuit, sollicité immédiatement par un résident pour le dépannage d’un téléviseur. Si les interventions devraient, selon les procédures établies par Catherine Plantier, être notées prévue au moyen d’un cahier de rendez-vous, les résidents ont préféré et réussis au fil du temps à établir des rapports directs avec l’employé.

     

    Si pour certaines demandes, Jérôme promet un passage rapide, ce dernier s’exécute immédiatement lorsqu’il s’agit de services destinés à d’anciens résidents qui savent trouver les mots, les attitudes pour obtenir cette reconnaissance. Il s’agit pour Jérôme d’accepter de transgresser le règlement en allant à l’extérieur effectuer des achats de rideaux, de cadres, de lampes pour les résidents puis de mettre en place ces achats.

     

    Sans être dans l’attente d’une rétribution sous forme de pourboires, du reste interdits par note de service, Jérôme est souvent récompensé ; «un billet pour aller boire un coup chez Madame Merlu, une bouteille de vin chez Madame Line en récompense de la pause d’un miroir ». Connue de tous, ces arrangements ne posent pas de problème à Constant dans la mesure où le jeu de la discrétion, la sélection par Jérôme des résidents impliqués reste fine.

     

    Si la position de cuisinier n’autorise pas à se servir en denrées, à se confectionner des encas tout au long du service, le chef de cuisine comme le second ne fait pas grand cas du gâteau finit en fin de service des boules de glaces englouties par le vigil. A cette enseigne, les jus de fruits représentent une source importante de conduite déviante à tout le moins dans un contexte de travail stricte. Les petites bouteilles déclinées en quatre saveurs sont stocké dans les banques réfrigérées du bar à la disposition des clients. Cette sorte de boisson très peu populaire auprès des résidents est avidement consommée par les membres du personnel qui rivalise d’ingéniosité pour dérober puis boire discrètement leur ration de jus de fruits.

     

    Renouvelé de commande en commande, le bilan des jus des fruits n’est pourtant pas fameux. Pour exemple, deux ventes de jus d’abricot en un mois contre quarante boissons consommées. Tirées du petit carnet de commande placé au bar répertoriant les consommations des clients, le nombre de jus de fruit a été opposé à un inventaire que nous avons secrètement réalisé.

     

    Sans avancé de l’existence d’une stratégie de paix sociale par les jus de fruits, par le maintien d’un accès occulte à ceux-ci, demeure à l’Étoile du sud la tentation très forte de transgresser les règles les plus élémentaires. Nous avançons l’hypothèse selon laquelle, les ressorts de la gestion des jus de fruits sont connus des anciens qui adhèrent fermant les yeux sur les anomalies d’inventaires.

     

    En salle, Angélique veille à ce que rien ne disparaisse même si cette dernière constate au fil des serveuses la récurrence des pertes de limonadier. Astrid, serveuse durant un an à la résidence confiait un sud à Nicolas, plongeur durant six mois, avoir «gratté le limonadier de l’Étoile pour le garder en souvenir». A ce type démarche acquise aux employés de passage s’oppose les conduites des plus anciens pour qui le musée est le travail.


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