• PARTIE 9.

     

    9. Le pèlerinage au cabanon : une sortie très attendue                  

     

     

    Pour l’heure, un rituel continue de se perpétuer pour les résidents de l’Étoile du sud : les sorties estivales au cabanon. Si pour le nouveau résident, le «cabanon» n’évoque rien d’autre qu’une cabane retirée dans la nature, parfois les souvenirs de vacances passées, pour les plus ancien ce terme évoque l’évènement le plus attendu de l’année. Au début du mois de mai puis au cour de la deuxième semaine de septembre, beaucoup d’habitants de l’Étoile du sud s’inquiètent à propos du bon déroulement de cette activité. Comme pour les heures des repas, les résidents sont plutôt en avance, dans l’attente de procédures engageantes à la participation pour cette excursion.

     

    A. De Madame Placais au protocole du cabanon

     

    Déjà, Monsieur Caseline s’inquiète : aucune affichette n’est visibles en cette fin de mois d’août 2011 pour annoncer la «sortie cabanon». Rassurant, Sylvain confirme depuis l’accueil de la bonne tenue de l’évènement. Comme chaque année depuis vingt ans, une feuille destinée à consigner les inscriptions est éditée puis placée dans une pochette rouge titrée «sortie au cabanon».

     

    Dans cet élan, Sylvain accède au dossier du même nom stocké dans le disque dur de l’ordinateur situé à l’accueil. En quelques manipulations, l’affiche-programme de l’édition 2010 devient celle du millésime 2011. Tirée en soixante-deux exemplaires, c’est dans les boîtes aux lettres que les programmes sont déposés précisément deux semaines avant la date de la sortie.

     

    Très vite, le carré des fidèles (sur un effectif de dix-sept participants, dix résidents à l’Étoile du sud depuis plus de quinze ans) vient compléter la liste des participants où en tête figure Madame Placais. Loin d’être le fruit du hasard, de signifier de la rapidité de cette résidence pour procéder à son inscription, ce détail marque du rapport particulier établie entre Madame Placais et le cabanon.

     

    Pour cause, ce cabanon est la propriété de Madame Placais depuis le début des années 1980. Arrivée à la résidence lors de son ouverture, Madame Placais âgée à l’époque de soixante-sept ans, a très vite proposé de mettre à disposition des résidents son cabanon dans le cadre de pique-niques ponctuels. Vingt-et-un ans plus tard, certains résidents participants des premières heures sont encore là partageant cet après-midi avec des moins initiés ou des novices. Si le cadre, l’organisation est resté identique, l’engagement, la participation de Madame Placais à considérablement décliné.

     

    A ce titre, les employés historiquement impliqués ont la charge exclusive de cette sudnée depuis les inscriptions jusqu’à l’achat du bouquet de fleurs remis, au moment du café, à «Madame Placais en remerciement de l’Étoile du sud" précise Angélique. Les gestes, les préparatifs sont perpétué d’une année sur l’autre. C’est toujours comme la première fois : le Chef perché sur une chaise qui accédé aux glacières stockées sur les hauteurs d’une armoire métalliques. Empaquetées dans deux grands sacs poubelles, les deux glacières de couleur bleues ont été achetées il y a plus de vingt-ans, participant aux transports des victuailles destinées à tous les convives ayant gouté à l’expérience d’un pique-nique sous les pins, chez Madame Placais.

     

    Si les glacières n’ont pas de mémoire, les récits des souvenirs du chef évoquent des sorties réalisées avec plus de trente résidents. Aujourd’hui, en ce Mercredi 21 septembre 2011, ils ne sont plus que dix-sept. Sur la question de cette régression des participants, Angélique ne trouve pas d’explication si ce n’est de constater une régularité dans la baisse des inscriptions.

     

    Sur cette base, Angélique, Alain et Jérôme accomplissent comme mécaniquement leurs tâches respectives. En cuisine, le chef emballe, pèse, vérifie que tous les mets du menu sont bien présent. Angélique à la charge de l’emport des couverts, des assiettes, de tous les éléments classiquement disponibles au restaurant de l’Étoile du sud. Pour Jérôme, il s’agit d’emmener, au moyen d’un chariot à roulettes, les deux caisses de vaisselles, les lourdes glacières, les boissons, tous les ingrédients compris dans le référentiel classique de la «sortie cabanon» au garage sous-terrain, dans l’espace réservé aux véhicule de « l’Étoile »,

     

    B. Trajet en bus et remise en route du cabanon en prélude

     

    En cette matinée pour les participants c’est l’effervescence. C’est plein d’anxiété que Madame Navarre et son Suchi viennent s’assurer de l’heure de départ du minibus. Comme chaque année le véhicule sera dès 11h30 en attente à proximité de l’Étoile du sud tandis que les trois employés historiques seront déjà sur place : ces derniers se rendant au cabanon une heure plus tôt au moyen de leurs véhicules personnels.

     

    Située sur la commune de Manduel, le cabanon est distant d’une trentaine de kilomètres de la résidence qui correspondent à une demi-heure de route. Au contexte urbain, aux rues et avenues, se substitues à proximité immédiate du cabanon, un environnement rurale, ses chemins chaotiques. Au bout de l’un de ces chemins, le cabanon de Madame Placais est comme un chalet pausé au milieu d’un bois clairsemé. Sans portail ni grillage, c’est avec le vieux trousseau de clés gardé par Angélique que la porte est ouverte.

     

    Au-dedans, tous les éléments attestent des origines du cabanon, rappellent les années 1980. A la propreté organisée maintenue dans les espaces communs de la résidence s’oppose le sale des surfaces, des chaises, des objets contenus dans le cabanon. «Sans visiteurs, le cabanon se meurt» affirme le chef qui se souvient nostalgique «du temps où les enfants de Madame Placais entretenaient les lieux». Poussiéreuses quelques photos jaunies rendent de la vie passée du cabanon. Madame Placais est assise devant la cheminée, l’un de ses enfants tourne un agneau mis en broche. Sur un autre cliché Madame Placais préside ce qui semble être les agapes d’une cérémonie de baptême.

     

    Pendant que les résidents en avance comme de juste attendent l’arrivée du bus, Angélique et Jérôme sortent d’une remise de vielles tables pliantes et des chaises assorties. Dans un coin de la vaste pièce unique du cabanon, le chef doit composer, officier son art sur le dessus d’un vieux meuble en formica, rincer ses ustensiles dans un évier en pierre de Cassis éraillé par les années. Quelques minutes plus tard, au dehors sous les arbres, une table champêtre est dressée. Les tables sont napées, les serviettes de papiers, les couverts habilement disposés. Chaque détail de la mise en place vise à reconstituer les conditions des éditions précédentes, à garder les trucs et astuces hérités de l’expérience.

     

    Ainsi dans chaque verres à pied Angélique à positionné un verre en plastique ce qui évite que les verres ne s’envolent ou ne chutent. Devant le cabanon, un barbecue taillé dans la pierre demeure vide, délaissé depuis une quinzaine d’années au profit de la cheminée intérieur. Le chef évoque les risques d’incendie pour justifier bien désolé de cette évolution.

     

    Jérôme, admit historiquement comme le responsable du feu par en quête de pommes de pins, de bois morts qui abondent sur le terrain puis s’attèle à obtenir une quantité de braises suffisantes pour permettre de cuire le déjeuner des résidents. Le vieux soufflet crevé n’est pas d’un grand secourt, c’est en soufflant que l’employé obtient bientôt le rougeoiement caractéristique de la bonne tenue du foyer. Vers 12h00, le minibus des résidents s’avance bruyant sur le petit chemin d’accès.

     

    C. Le repas sous les pins de Madame Placais

     

    Le débarquement des résidents terminé, le chauffeur de bus précise l’heure de son retour puis s’éclipse : tout redevient calme. Les résidents sont vite attablés avec, en cette année 2011, la toute nouvelle directrice de l’Étoile du sud qui préside placée en bout de table. L’apéritif est servi par Angélique et Jérôme. L’homme d’entretiens se meut à l’occasion exclusive de la «sudnée cabanon» en serveur. Quelques biscuits apéritifs placés dans des panières à pains, du Pastis ou du porto servit à discrétion composent cet introduction au repas.

     

    Madame Placais en bout de table est calme, plongée dans ses souvenirs. Les résidents ayant participés aux éditions précédentes célèbrent leurs retours, redécouvrent l’atmosphère de ce cabanon situé au milieu d’une pinède.

     

    Le cadre est bien apprivoisé mais reste rustiques. Les nappes, les salières, les assiettes de la résidence rassurent tandis que les chaises dépareillées, sales évoquent la nostalgie poussent à écouter Madame Placais qui narre, répondant aux sollicitations, l’histoire de ses meubles, des visiteurs qui les ont utilisés. Alain le chef est resté à l’intérieur du cabanon vérifiant minute après minute la cuisson des imposantes côtes de bœuf placées sur la grille, maintenue sur les chênaies très abîmés de la cheminée.

     

    Les assiettes de salades composées sont posées sur table. Il n’y a plus un mot, chacun mange, profite de ses premières bouchées, de cette rupture avec un quotidien sans surprise, aux saveurs coutumières.

     

    Angélique et Jérôme proposent du vin rosé ou du vin rouge et bientôt distribuent les premiers chapeaux. En cette journée de septembre, le soleil brille fort, la température dépasse les trente degrés. Ainsi, le sac poubelle remplis de chapeau n’est pas inutile. Utilisés à des fins décoratives dans le cadre de soirées à thèmes parfois organisées au restaurant, ces chapeaux aux formes atypiques évoquent aussi bien l’Asie ou les steppes polaires que l’univers équestre. Au fur et à mesure de leur distribution, les chapeaux prêtent au groupe une représentation différente : loufoque.

     

    Au moment de manger un morceau de côte de bœuf, une pomme de terre en « robe des champs » enveloppées dans son bout de papier aluminium, les anciens comme Monsieur Caseline affublé d’une bonde se rassurent. Ce dernier confirme : «c’est bien le menu traditionnel». La directrice sans couvre-chef est au centre de toutes les intentions pour les dix-sept participants présents. Celle-ci doit partager ses gouts musicaux, applaudir lorsque Monsieur Roux, chapeau tyrolien, finit d’entonner un standard de Louis Mariano, être plus disserter sur ses origines. Venue du secteur de l’hôtellerie restauration, la directrice semble réaliser en ce début d’après-midi de tous le poids social de sa fonction.

     

    Madame Navarre coiffée d’une chapka demande à la directrice  «si on pourra compter sur (elle)vous» poursuivant en évoquant ses vingt années passées à l’Étoile du sud, ses quatorze participations à la «sortie cabanon». Madame Navarre se souvient de l’année 2004 où blessée elle n’avait pu «aller chez Madame Placais». En position d’écoute, partageant sa peine de circonstance, la directrice a compris qu’aucune réponse n’était attendue de sa part. Madame Navarre décrit à présent aux convives la suite des évènements.

     

    D. Le spectacle de la pétanque

     

    Conformément aux dires de Madame Navarre, le café est servi, obtenu à grand mal, au bon vouloir de la cafetière trentenaire issue de la modeste cuisine. Les dernières gorgées de café marquent le temps des boules, le déballage du petit carton très lourd estampillé «boules Étoile du sud». Des résidents s’improvisent spectateurs, assis sur des chaises disposées dans la pinède tandis que d’autres offrent le spectacle du jeu de boule. La directrice, placée dans ce public assure les commentaires, tente dans une gymnastiques de ce souvenir des noms des résidents enjoignant Angélique à ne pas l’aider.

     

    Dans cet exercice, Angélique souffle toute fois les quelques noms qui ne sont pas encore connus par cette toute nouvelle directrice. Dans le cabanon, le chef remballe déjà les ustensiles qui sont rincés à l’eau non potable du cabanon, ces derniers seront lavés dans la plonge de «l’Étoile». Sans leurs tenues de travail classiques, le cuisinier, l’homme d’entretien, Angélique officient au bon déroulement d’un évènement que ces derniers maîtrisent, pour lequel ils sont reconnus en leur qualité d’éléments à part entière du dispositif cabanon.

     

    Hors du temps, du protocole, les résidents marchent sur un sol meuble, utilisent les toilettes rustiques du cabanon, évoluent dans un milieu très différents de leur quotidien à l’Étoile du sud. Jusqu’au retour du bus qui annonce le départ, les discussions sont animées autour des qualités des uns et des autres à manier les boules de pétanques. En quelques minutes, les résidents sont reconduits vers le bus, beaucoup manifestent leur satisfaction, expriment leurs joies d’avoir passé un bon moment. Plus touchée Madame Placais tente de négocier son retour dans la voiture du chef.

     

    C’est finalement en bus avec les autres que Madame Placais quitte son cabanon. Le chef se rappel du temps où «Madame Placais et son fil montait avec (moi) lui au cabanon» mais conclue que «les temps ont changé». Les glacières bleues sont chargées en dernier avec les sacs de déchets qui seront jeté comme chaque année «à la poubelle du bout du chemin». Après avoir refermée le cabanon, s’être assuré des détails du départ, le convoi de deux voitures fait route vers l’Étoile du sud.

     

     

     

     

     

     

     

    TABLE DES MATIERES

     

    1.  Modes et critères de sélection des résidents

       A. Le choix de profils spécifiques dans la sélection des résidents

       B. Les prospects comme ambassadeurs des futurs résidents

       C. Là où les familles découvrent un univers dédié à la vieillesse

       D. De la mise en dossier du résident potentiel

    2. L’arrivée du résident à l’Étoile du sud

      A. Le rituel des aménagements

      B. La nouvelle résidente de l’appartement 304

      C. Des signes et codes à destination de l’arrivant

      D. Des longs apprentissages aux échecs de l’intégration

    3. Un personnel hétéroclite au service de La misère humaine

      A. La salle de restaurant toute fraiche de ses 27 ans

      B. Le comptoir d’accueil comme un élément de veille permanente

      C. La cuisine, des hommes invisibles au service du succès de l’Étoile du sud

      D. Des registres, des documents pour rendre de la somme des employés

    4. Destins croisés travail et jeu à l’Étoile du sud

      A. Destins croisés au fil des pages du «carnet de liaison»

      B. Du management au cahier de remontrances

      C. Jeux interdits des employés

    5. Carrières et résistance à l’Étoile du sud

      A. Jalons et détails des carrières de retraité à l’Étoile du sud

      B. De l’intégration réussite à la puissance de l’ancienneté

      C. Le précieux salut du Conseil d’administration des résidents

      D. La vie à part des résidents Outsiders de l’Étoile du sud

    6. La co-construction de rituel : l’affaire de tous

      A. De l’improvisation permanente aux conduites bien établies

      B. Atelier et cimetière automobile en sous-sol

      C. Trafic d’indulgences : pourboires, jus de fruit et côtelettes

    7. Rituels et rapport des visiteurs et familles de résidents

      A. L’Étoile du sud un lieu de travail hermétique pour les non employés

      B. Fournisseurs, déménageurs : grand travaux et livraisons

      C. Du fil d’Ariane réactivé en temps de crise entre résidants et familles

      D. Des visites dominicales aux cartons de photos du petit placard

    8. Les «nouvelles directrices» : de Charlotte au 4 novembre 2011

      A. Note sur le protocole d’intronisation d’une «nouvelle directrice»

      B. L’intronisation de la «nouvelle directrice»

      C. Le souvenir furtif de Charlotte, une «nouvelle directrice» éphémère

      D. Sylvain : l’interface première d’un désenchantement annoncé

    9. Le pèlerinage au cabanon : une sortie très attendue

      A. De Madame Placais au protocole du cabanon

      B. Trajet en bus et remise en route du cabanon en prélude

      C. Le repas sous les pins de Madame Placais

      D. Le spectacle de la pétanque

     

     

    Vous voulez des enfants ? Non je veux des vieux.


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