• PRESTIGE SANITAIRE ET INDUSTRIE PHARMACEUTIQUE

     

     

    UNIVERSITE DES LETTRES ET SCIENCES HUMAINES

    AIX-MARSEILLE I

     

    MEMOIRE

    pour l’obtention du diplôme de Master I de sociologie

     

      

    Prestige sanitaire et industrie pharmaceutique : de la logistique au laboratoire de recherche

     

     

    par Simon LEFRANC

     

     

    Mémoire réalisé sous la direction de

    Pierre Fournier

     

     

    Aix-en-Provence

    Année 2007-2008

    Remerciements

     

    Je tiens tout d'abord à remercier Pierre Fournier pour m'avoir initié à la sociologie du travail ce qui a suscité en moi des intérêts de recherche. C'est tout naturellement que je lui ai demandé d'être mon directeur de mémoire.

     

    Mes remerciements vont également à l'ensemble des salariés de l'entreprise XORUS et, en particulier à son directeur M. S., qui ont accepté ma présence parfois gênante, en qualité de stagiaire au sein de leur équipe de travail.

     

    Je remercie également Patrick, doctorant en pharmacologie galénique qui a pris le temps de m'accorder une série d'entretiens.

     

    Enfin, je remercie mes collègues de Master et de travail, en particulier Mathieu Flinois, Elsa Forner-Ordioni et Sylvain Cavard, pour leur soutien, leur apport et leurs encouragements tout au long de l'année.

     

     Introduction

     

    L'industrie pharmaceutique comme objet d'étude

     

    La Santé avec les enjeux vitaux que celle-ci comprend tend à s'imposer comme un des sujets incontournables de nos sociétés. L'un des corollaires compris dans le champ de la Santé, souvent objectivé comme une solution, est le médicament. Cette recherche vise à comprendre le fonctionnement des groupes d'acteur entrant en jeu dans l'élaboration, la production de médicaments. En particulier, ce qui peut rendre l'industrie pharmaceutique singulière par rapport aux autres secteurs industriels. La fabrication d'une représentation symbolique spécifique aux médicaments et à l'industrie qui s'y rapporte semble être un des éléments distinctifs de l'activité pharmaceutique. Le prestige attribué aux professions de Santé et, en particulier au médecin, se décline au sein de l'industrie pharmaceutique. Il y a une forme de « prestige sanitaire » exercée autour des médicaments, cette représentation est co-construite, d'une part par l'industrie pharmaceutique et, d'autre part, par les institutions étatiques de Santé. Cette association entre états et médicaments peut être inscrite dans un processus historique de construction du secteur de l'industrie pharmaceutique et, dans la nécessité première des États à contenir les ardeurs d'inventeurs de médications parfois toxiques.

     

    L'industrie pharmaceutique a subi en quelques siècles un puissant processus de modernisation amenant à rendre indispensables les industriels opérant dans le secteur. La fabrication des médicaments se normalise, ce phénomène peut se comprendre dans le cadre du « développement des professions qui apparaît comme une caractéristique des sociétés industrielles et, qui devient un indice pour les pays en voie de développement1 ». L'encadrement étatique toujours plus important participe à construire une situation de monopole sur le marché des médicaments, celui-ci étant détenu par un nombre restreint de groupes pharmaceutiques en situation d'oligopole. En quelque sorte, les exigences réglementaires induisent des coûts qui limitent les possibilités d'entrées sur le marché des médicaments aux industriels.

     

    Cette situation est co-produite, d'une part par les autorités de contrôles « sanitaires » qui ont pour charge de distribuer les cartes d'habilitation, d'autorisation de mise sur le marché aux industriels prétendant produire des médicaments. D'une autre part, les alliances établies entre les groupes pharmaceutiques et les institutions étatiques - que ces dernières aient pour vocation la recherche, l'enseignement, le soin ou le contrôle - participent à tenir le marché du médicament loin d'une configuration classique de marché caractérisée par une situation concurrentielle plus large, une concurrence pure et parfaite.

     

    L'un des objectifs principaux de recherche du Centre de Sociologie de l'innovation est de comprendre les enjeux normatifs, éthiques, politiques qui caractérisent le domaine de la santé et de la médecine2.Ce travail de recherche s’appuie sur cet axe en considérant l'industrie pharmaceutique comme un élément du champ objectivé comme celui de la santé. Depuis cette position une réflexion est engagée sur les interactions entres les groupes pharmaceutiques et les institutions publics dans le but d'objectiver les stratégies développées par les différents acteurs ou groupes d'acteurs et, plus spécifiquement dans la construction de symbolique.

     

    L’étude du champ de force de l’industrie pharmaceutique permet d’étudier la segmentation sociale qui le caractérise et les systèmes de régulations qui le régissent. Par ailleurs, l'identification des intérêts défendus par chacun est une bonne piste de travail. Dans le cadre de cette recherche l’intérêt est porté sur les dimensions symboliques de l'industrie pharmaceutique et plus particulièrement sur les enjeux, les luttes engagées autour du « prestige sanitaire ». Il s’agit de comprendre les formes, les mécanismes de construction, de diffusion d'un tel prestige. Par la méthode de l'observation directe au sein d'un entrepôt répartiteur de médicaments un repérage des traces de prestige est effectué en aval du circuit de l'industrie. Le choix de cette technique de recherche peut se justifier par la dimension hermétique du champ d'études envisagé mais également, par une volonté d'appuyer le corpus produit sur des données plurielles. L'enquête par observation directe donne à voir les représentations mais aussi les supports du « prestige sanitaire » depuis un site de travail, accessible pour le chercheur, du champ de l'industrie pharmaceutique.

     

    Pour Philipe Pignarre, « en France, l'industrie pharmaceutique serait en mal d'innovations et, pour se maintenir à flot, les laboratoires useraient de stratégies peu compatibles avec un certain devoir de santé publique : prolongation des brevets, augmentation du prix des médicaments3 ». Cet état des lieux proposé par Philippe Pignarre marque l'importance des tensions existantes entre volonté économique et mission de Santé et, la variété des objectifs poursuivis par les différents groupes d'acteurs inscrit dans le champ de l'industrie pharmaceutique. Dans ce travail de recherche sont repéré des mécanismes de liaisons entre l'Ėtat et les groupes pharmaceutique et, plus spécifiquement au niveau de la construction, de la conservation du « prestige sanitaire ». Depuis l'entrepôt de répartition de médicaments on peut appréhender quelques règles spécifiques à l'industrie pharmaceutique imputablent à l'application d'une pharmacovigilance ou plus largement à un effort de Santé public. La confrontation, des matériaux issus de l'observation directe à une bibliographie orientée, permet de trouver un maximum de traces de diffusion, de fabrication, d'intériorisation par les acteurs d’une représentation prestigieuse de leur activité et des éléments qui s’y rapporte.

     

    À la façon de Hughes ce travail questionne « ce que signifie les professions établies dans nos sociétés par l'étude de la façon dont les métiers s'efforcent de se transformer ou de modifier leur image, ou les deux, au cours d'un processus visant à la professionnalisation4 ». L'étude de certaines professions, comprises dans le champ de l'industrie pharmaceutique, donne à voir des formes, du degré d'intériorisation du prestige sanitaire par les membres du champ.

     

    Le choix d'un objet de recherche entre goût et continuité

     

    Le choix d'un tel champ de recherche, puis d'un objet plus spécifique s'inscrit dans la continuité de travaux universitaires précédemment réalisés sur les officines pharmaceutiques. Dans ce cadre j’ai développé un goût pour la pénétration d'un milieu [objectivé comme] fermé, de structures réputées imperméables. En réalisant une enquête au sein d’une pharmacie il m’a été possible d’appréhender l'industrie pharmaceutique comme une aire de travail complexe et difficile d'accès. En effet, les formes juridiques, administratives des différentes unités composantes de l'industrie pharmaceutique apparaissent pour le moins hétéroclites et mobiles. On peut citer, pour exemple, la multiplication des situations particulières quant aux formes des collaborations existantes entre recherche privée et recherche publique ou encore, la fréquence des opérations de fusion acquisition dans le secteur pharmaceutique. Comme constaté, lors de l’étude sur les officines pharmaceutiques, l'activité de répartiteur est une activité réalisée « sous contrôle ». Aussi, l'accès au terrain apparaît pour le sociologue, plus difficile qu'ailleurs ou au moins celui-ci est-il restreint. En somme, il s’agit d'étudier l'industrie pharmaceutique depuis l'intérieur pour mieux rendre l'entreprise de construction symbolique dont elle fait l'objet, pour étudier la dynamique de construction du prestige construit autour des médicaments. La sociologie de la Santé et la sociologie du Travail fournissent de précieux appuis pour mener cette recherche dans la mesure où ces champs sont en connexion avec l’objet retenu.

     

    Une enquête entre limites sociologiques et limites du terrain

     

    Pour réaliser ce travail de recherche il incombe de déceler des points d'entrée qui sont cohérents avec l’objet de recherche. Dans une première phase de travail, un temps de recherche dans la base de données empiriques s’impose pour affiner les connaissances acquises sur l’objet de recherche. De nombreux travaux de recherche proposent d'explorer le champ de l'industrie pharmaceutique. Le matériau utilisé dans le cadre de ses recherches est peut-être de type quantitatif. En effet, la production de données statistiques dans le champ de l'industrie pharmaceutique est quantitativement très importante. Du reste, les sources à l'origine du calcul de cette multitude d'indices, de chiffres, apparaissent comme très hétéroclites. Les institutions régulatrices comme la FDA5 ou encore l'AFSSAPS6 produisent très régulièrement des données. De même, les groupes pharmaceutiques proposent de façon quotidienne leurs résultats exprimés sous la forme de données chiffrées. Prenant appui sur différentes sources statistiques, Marc-André Gagnon7 évoque dans ses travaux, à propos de l'industrie pharmaceutique, une situation où « contrairement à ce que les compagnies pharmaceutiques laissent entendre, leur principale activité n'est pas la recherche, mais la promotion de leurs produits ». La prise en compte des travaux déjà existants donne une consistance au travail de recherche et permet de construire un objet avec une certaine extériorité. Par la suite, il apparaît comme nécessaire de confronter les connaissances, puisées dans l'empirique, à la réalité du terrain. Pour se faire un travail de repérage, un inventaire des terrains possibles d'observation de l'industrie pharmaceutique est réalisé.

     

    La recherche de terrain d’observation est rendue compliquée par certaines difficultés d'accès. Comme dans l'étude réalisée sur les officines, la présence de barrières invisibles empêche d’aller et venir librement, de faire de l’observation « tous azimuts ». Cette limite, cette difficulté éprouvée pour pénétrer les lieux est liée à une relative incompétence, comme dans le cas de la pharmacie par exemple où j’étais incapable de conseiller les clients, de leur donner des renseignements, qui, dans une pharmacie, « ne peuvent se contenter d’être approximatifs »8. L'industrie pharmaceutique peut s'envisager comme une « profession établie », cet état est caractérisé par une définition légale stricte des conditions d'exercice des « professionnels ». Cette normalisation inclue l'allégeance des professionnels, qui ont fait « vœux de profession » aux règles déontologiques et aux exigences de diplômes.

     

    Prenant en compte ces différentes contraintes je parviens à m’introduire en qualité de stagiaire au sein de Huilex9, une entreprise assurant pour le compte d'un grand groupe pharmaceutique la distribution de médicaments. Parallèlement des attaches sont prises auprès d'un chercheur, Patrick pour réaliser une série d'entretiens.

     

    La méthode d'investigation retenue vise à approcher la réalité sous forme de tranches pour mieux en découvrir les singularités. Il s’agit de maîtriser la construction de ce travail de recherche par l'exploitation d'une suite de matériaux dont la taxinomie est réglée par la « conquête » du terrain et, orienté par la quête du prestige sanitaire.. En effet, la mise en place de problématiques trop rigides ne semble pas appropriée pour mener une observation participante au sein d’un champ auquel nous ne serions pas « initiés ». Comment traiter de « l’heure de la banane10 » si on ignore a priori l’existence de réunions informelles ? En somme, l'épreuve du terrain réduit la distance entre le sociologue et son objet. Cette proximité permet, l'accès à des niveaux informels tels que les moments de partage entre les hommes retranscrit par Roy.

     

    La confrontation de témoignages recueillis - comme des entretiens - et, de matériaux issus de l'observation directe permet d'étudier les décalages entre catégories pratiques et mémoires, entre reconstructions verbales et réalité sociale. Cette combinaison offre la possibilité de proposer des données qui, sans être d'une neutralité axiologique parfaite, comprennent le témoignage du sociologue récolté in situ et, celui des individus observés. Cette pluralité des points de vue inclue d'utiliser dans ce travail - de façon non exclusive - des techniques issues de la méthode biographique sans réserver ceux-ci à un usage purement linguistique et, dont la seule lecture viserait à l'étude de la mise à l'oral d'une vie. Comme le rappelle Jean Peneff, « le travail du sociologue est justifié par le nécessaire développement de stratégies pour parvenir à interpréter, déconstruire et finalement comprendre les propos d'un individu11»

     

    Le choix d'une posture comme une clé de lecture scientifique

     

    Dès lors, pour aborder le champ de l’industrie pharmaceutique une position qui se voudrait la plus neutre possible est retenue, inscrite dans une logique de constat et d’énoncé des faits tels qu’ils se présentent. Cet exercice comporte des risques d’écriture et donc de travestissements potentiels des situations observées. L’observation directe offre la possibilité, sans s’affranchir de questionner les bases de données disponibles, de recueillir des matériaux in situ.

     

    Durant cette enquête dans un premier temps le champ de l'industrie pharmaceutique est abordé au travers d'une activité de travail par le prisme de l'observation directe. Puis, dans un deuxième temps une série d'entretiens auprès d'acteur de l'industrie pharmaceutique vient compléter la base de données récoltées. En quelque sorte, depuis le personnage de « manœuvre stagiaire » au sein d'un répartiteur de médicaments un regard, une somme d'interrogations est posée sur le champ étudié. La question de l'état de la segmentation des professions entre milieu médical et milieu technique au sein de l'entrepôt est posée. Au fur et à mesure de l’enquête, se dessinent les mécanismes d’une distinction médicale dans l'entrepôt du répartiteur. Celle-ci œuvre à légitimer l'activité médicale de l'entreprise par des systèmes de représentation offrant des symboliques comme le prestige sanitaire.

     

    Un tel exercice nécessite de repérer des caractéristiques qui rapprocheraient ou éloigneraient les hommes de la profession médicale. Depuis les discours recueillis il s’agit d’isoler des processus, de comprendre des stratégies mises en place par l'industrie pharmaceutique mais aussi, par les salariés, pour justifier l’activité exercée. En observant les pratiques des individus mais aussi en recueillant leurs propos, parfois leurs confidences on peut appréhender l'industrie pharmaceutique au-delà de l'activité d'une industrie de main-d’oeuvre. Un mouvement permanent entre terrain, bibliographie et corpus, entre description et analyse, permet de construire au fil de l’enquête une vision objectivée d'une part des systèmes productifs de symbolique au sein du champ pharmaceutique.

     

    Au cours de ces derniers mois j’ai accumulé des connaissances afin d’être « compétent sur mon thème 12» et d’éviter un phénomène d’incompréhension lié à une incompétence totale sur le champ étudié, comme Latour et Woolgar dans le cadre de leur enquête sur la vie des laboratoires13. La posture retenue pour cette enquête ne permet pas « d’arriver l’esprit vide sur le terrain parce que mon ignorance et ma naïveté seraient immédiatement repérées par l’enquêté » Ce travail de recherche comprend en effet une participation active à la vie d'une entreprise, celle-ci est difficile à assumer sans avoir capitalisé un minimum de connaissances.

     

    Dans un premier temps cette enquête consiste en une immersion dans l'activité d'une entreprise répartitrice de médicaments. À travers l'étude de cette arcanne de l'industrie pharmaceutique, se profil des singularités qui peuvent distinguer l’activité de Huilex de celle des autres entreprises logistique traditionnelle. Le statut des salariés, leurs représentations sont questionnés afin percevoir les modes d’intériorisation par ces derniers d'une identité médicale. Dans un second temps, l’intérêt est porté sur les acteurs de l'industrie pharmaceutique, au-delà des préparateurs de commandes de chez Huilex, avec notamment Patrick, 31 ans, chercheur en galénique. La mise en relation des faits observées, des représentations recueillis inscrit dans une perspective historique nous permet de proposer au fil de ce corpus une mise en concept de « prestige sanitaire ».

     

    Chapitre I. La distribution de médicaments: une activité sous le contrôle de l'industrie pharmaceutique

     

    En observant au sein de l'entreprise Huilex on pénètre d'une part, la dimension logistique de l'industrie pharmaceutique et, d'une autre part un puissant groupe pharmaceutique. En effet, Huilex est la filiale du groupe Calcius: un groupe pharmaceutique transnational. Depuis ce terrain d'observation et, de par le rôle de « stagiaire préparateur de commandes », je constate des particularités spécifiques au secteur de la Santé. Ainsi, de nombreux cadres et outils de contrôle étatique sont en place dans l'entreprise, en plus des lois et règlements classiques compris dans le Code du Travail. Cette variété de dispositions en vigueur dans l’entrepôt est souvent issues du Code de la Santé public ce qui marque symboliquement l’inscription de Huilex dans un domaine institutionnalisé comme médical.

     

    1. Une voie d'insertion pertinente sur le terrain : l'utile profil flou du stagiaire

     

    Les possibilités d’entrée sur le terrain sont multiples mais conditionnées par la détention d’un savoir-faire spécifique : l’élaboration, la manipulation de médicaments nécessitant des connaissances très « techniques » et ne tolérant pas l’erreur. Un fort contrôle social « verrouille » donc ce secteur, celui-ci repose sur une distinction entre « homme de médecine » et profane. Le franchissement des barrières en place entre les deux niveaux est conditionné par l'acquisition de savoir-faire et, l’intériorisation de celui-ci sous forme de normes et de conduites construites par – ou pour - le champ médico-pharmaceutique. Dans un premier temps l'incorporation de ce type de savoir se fait au travers des études, en milieu universitaire ou en Ecole de médecine pui, par la suite « la formation » se complète par intéraction avec le champ La maîtrise du langage indigène et notamment l’appellation des pathologies, des préparations sont des signes distinctifs qui classent les individus comme appartenant ou non au monde du médicament.

     

    Les premières investigations, au-delà de la phase de pré-enquête, consistent à trouver des possibilités d’insertion sur le terrain. La position de stagiaire semble être la plus envisageable dans la mesure où son acquisition ne nécessite pas une solide expérience professionnelle. On peut noter le soin mis par les laboratoires pharmaceutiques à ne recruter que des stagiaires issus des Facultés de pharmacie ou y étant étudiants. Pour contourner cette barrière, la décision est prise de s’orienter vers la division logistique des groupes pharmaceutiques parait raisonnable. En effet, la possession de connaissances apparaît nécessaires pour prétendre être un professionnel de la santé. Dénué de mandat ou de licence il s’agit de sélectionner une position réaliste qui serait propre à me permettre de rencontrer ce que Hughes nomme des professionnels de la santé. Le rôle de préparateur de commandes au sein d'un établissement répartiteur de médicaments semble convenir dans la mesure où les manutentionnaires accomplissent un des « sales boulots » de l'industrie pharmaceutique. Ceux-ci sont en quelque sorte, selon le schéma de Hughes, les réceptacles de tâches ingrates délégués par les professionnels.

     

    De nombreux contacts téléphoniques14 établis avec des entreprises de l'industrie pharmaceutique se sont avérés nécessaires avant d'obtenir un stage. En effectuant ce travail de prospection, apparaît, à propos du secteur d’activité visé, une faible représentation dans la région marseillaise - en dehors des pharmacies – par le constat du peu de « pages jaunes » générées par la construction d’une rubrique « pharmaceutique »15. Les interlocuteurs contactés dans la région marseillaise m’ont tous conseillé de prospecter dans la région lyonnaise ou en région parisienne – évoquant notamment, pour deux d’entre eux les sites de Sanofi-Aventis16. Cette disparité apparente de la distribution des industries pharmaceutiques sur le territoire pourrait masquer les limites du champ envisagé. En effet, les laboratoires pharmaceutiques assurent une prestation qui va bien au-delà de leur dénomination. Celle-ci, se résume pourtant au mot « laboratoire » ce qui induirait la poursuite d'activités centrées sur la recherche. L’ambiguïté des désignations, des rôles rendent la construction du champ pharmaceutique très complexe et rappellent les nécessaires jalons à poser dès lors que l’on opère une catégorisation. Dans le cas des laboratoires pharmaceutiques, doit-on prendre comme unité épistémologique le caractère médical ou doit-on inclure d’autres dimensions qui transcenderaient l’appellation artificielle de laboratoire ? Cette question doit être reformulée à toutes les étapes du processus de recherche comme pour assurer un contrôle permanent de nos préjugés et de nos représentations.

     

    Beaucoup de contacts auprès de l'industrie pharmaceutique se sont limité à un simple entretien téléphonique. En effet le nombre de réponses positives est limité par une offre de stage logiquement réservée aux étudiants en pharmacie. L'obtention d'une réponse positive à mes propositions de collaboration semble nécessiter, de ma part, de réelles connaissances techniques, ainsi m’a-t-on demandé si j’avais déjà travaillé sur « paillasse17 ».

    Pour la première « prise de contact » avec le champ de l’industrie pharmaceutique une posture d'observation définie par Jean Peneff comme étant à découvert est retenue. Cette position semble être la plus adaptée en effet : « mon ignorance sur le milieu d’investigation était grande et ne me permettait pas de le pénétrer directement. Ce n’était pas l’univers familier dans lequel j'étais immergé et tenu par des liens visibles et invisibles18 ». Cet état permet de limiter les « tendances et les tentations qui simulent et empêchent la connaissance »19c'est-à-dire d’être détaché de l’objet par une méconnaissance relative de celui-ci et de n'opérer des descriptions que par les ressources puisées durant la recherche.

     

    Au regard du contenu des différents échanges téléphoniques avec les « agents » de l'industrie pharmaceutique apparaît l’utilisation par ces derniers d’un langage indigène spécifique, relatif au champ médical. Cette barrière des connaissances doit être franchie afin de pouvoir prétendre à réaliser une observation participante à couvert au sein de l'industrie pharmaceutique, tel que la définie Jean Peneff.

     

    Parmi tous les contacts établis– vingt et un en tout - , tous, à une exception, ont décliné l'offre de collaboration. Les uns ont mis en avant l’absence du profil « étudiant en médecine », les autres ont invoqué une structure trop petite, et d'autres encore ont promis de me recontacter. Le seul contact positif est le directeur de Huilex, une entreprise de transports et de distribution de transfusions qui, je l’apprendrai par la suite, est la filiale d’un grand groupe pharmaceutique20. Pour tenter de promouvoir une future collaboration et, ainsi d'acquérir un rôle social dans l'entreprise, j'ai expliqué comment l’université exige de tous les étudiants qu’ils effectuent un stage en entreprise afin d'être confrontés au monde du travail. Cette présentation mensongère de mes intentions renforce la tension entre les postures « à découvert » et « à couvert », par une illustration des compromissions nécessaires pour accéder au terrain d’étude et, par l’impérative hybridation des différentes postures d’observation. Cet alignement de l'Université sur une école d'ingénieur vise à minimiser l’aspect sociologique de mes investigations en présentant ma demande comme une mission « sans rapport » avec une discipline spécifique. En contrepartie, cette présentation ne m'a pas permis d’expliciter mes objectifs de connaissance.

     

    1.1 Le site d'un répartiteur de médicaments sous contrôle comme fenêtre sur l'industrie pharmaceutique

     

    La suite de la prospection téléphonique est le rendez-vous obtenu auprès de M.T.21 Directeur de Huilex. Pour préparer cette rencontre je me renseigne sur cette entreprise de répartition de produits médicaux et, apprend que celle-ci est spécialisée dans les « poches médicalisées », les plus emblématiques étaient les poches utilisées pour les transfusions sanguines et les perfusions. L’activité dans le secteur de la répartition de médicaments en France se répartie en onze entreprises « indépendantes », celles-ci étant répartie en 188 établissement. Ce recensement des « professionnel » donne à voir de la concentration de ce secteur, mais aussi de la difficulté d’identifier le degré d’indépendance des producteurs de médicaments par rapport à leurs distributeurs. Dans le cas de Huilex, par exemple, le groupe Fresenius Kabi représente l’unique client ce qui sous entend un rapport de sous-traitance exclusive entre les deux entités. D’autre groupe pharmaceutique comme Bristol Meyers Squinn intègre une partie de la logistique et notamment, l’activité de répartition, au sein de centre répartiteur qui leur sont propre voir sur les sites de production22.

     

    L’entreprise Huilex est basée dans une zone industrielle : Mulhouse Sud Alsace, proche de Mulhouse dans le département du Haut Rhin. L’implantation de cette entreprise remonte au 7 juin 2004. L’entreprise emploie actuellement sous la forme juridique de société anonyme23 quinze personnes pour un chiffre d’affaires de 520 000 euros. L’entreprise de logistique Altis est présente sur le site de Huilex, celle-ci assurant la fonction du transport. L’effectif de cette société est de cinq personnes avec le directeur et quatre chauffeurs routiers. La forme juridique de cette entreprise est de type SARL avec un chiffre d’affaires de 1 140 000 euros24. Bien que partageant la même activité et les mêmes locaux, les deux entités sont bien distinctes juridiquement et sont respectivement des filiales de groupes aux dimensions plus vastes.

     

    Huilex est un dépositaire médical dont la définition est fixée par l’article R. 5106 du Code de la Santé public. L’entreprise habilitée doit, selon ce texte, « respecter les bonnes pratiques de distribution en gros des médicaments à l’usage de l’homme ». La fonction de l'entreprise est de répartir, selon les commandes des clients, différents produits pharmaceutiques – objectivés par la législation sous l’appellation médicament. Une partie des produits distribués par Huilex ne répond pas à la définition du médicament prévu par le Code de la Santé public25, cette marchandise « hors médicament » est composée de « produit de santés ». La distinction entre les deux gammes de produit se caractérise par l’existence de règles d’encadrement plus poussés pour les médicaments. L'activité des répartiteurs est très réglementée et contrôlée notamment par l’AFSSAPS. La mission de cette agence gouvernementale est d’évaluer le bénéfice et les risques des médicaments pour les consommateurs. Cette mission est réalisée aux travers de programmes de contrôles permanents des produits pharmaceutiques commercialisés notamment visant les répartiteurs. Les contrôles sont également présent en amont avec l’obligation pour les professionnels de l’industrie pharmaceutique de soumettre leurs découvertes à une série de tests dont seule la nature des résultats, permet d’envisager une mise sur le marché français du produit présenté. On peut noter enfin,l’obligation pour les industriels de maintenir une pharmacovigilance sur leur produit en aval de leur consommation, c'est-à-dire de mener des campagnes d’évaluation auprès de leurs consommateurs pour prévenir tous « risque médical » même à long terme. L’AFSSAPS se livre également à des inspections sur le terrain en organisant des opérations de contrôles au sein des entreprises pharmaceutiques. À ce titre Huilex peut être contrôlé à tout moment. Le travail des inspecteurs de l’AFSSAPS serait alors de constater d’éventuels écarts entre les éléments, apportés par l’entreprise auprès du Ministère de la Santé à l’occasion de sa demande d’ouverture -régies par l’article R 5106 du Code de la Santé publique – et, les éléments constatés lors du contrôle. Il y a donc pour l’entreprise obligation de respecter de nombreuses contraintes légales, un pharmacien par exemple doit obligatoirement être présent dans les locaux. Dans l’entreprise retenue comme terrain d’observation, cette fonction est assurée par M. T.26 qui dispose d’un diplôme de docteur en pharmacie. La mise en place de nombreuses contraintes administratives par les Ėtats à destination des groupes pharmaceutiques entraîne la mise en place de marchés protégés du fait des coûts d'entrée très élevés. En effet, seuls les groupes assez puissants pour financer les campagnes de tests obligatoires ou encore pour assumer les coûts d'outils de traçabilité obligatoires peuvent envisager la mise au point et la distribution de médicaments.

     

    Le site actuel de Huilex a été racheté au groupe pharmaceutique Bristol Meyers Squinn en 2004. La question de l’histoire des locaux qui « passe de groupe en groupe » tiens selon M.T. à une certaine normativité des locaux mais aussi, à la proximité des acteurs dans l’industrie pharmaceutique, selon M.T, « si UPSA vend un site de distribution on est forcément au courant ». Pour évoquer « l’ancien propriétaire », M.T. évoque la société UPSA, en effet celle-ci a été absorbée par le groupe pharmaceutique américain Bristol Meyers Squinn en 1994 et assure, en qualité de filiale, une bonne part de l’activité logistique du groupe. La transition entre le duo UPSA/Bristol Meyers Squinn et le duo Huilex/Fresenius Kabi au niveau de l’entrepôt de Mulhouse est comprise dans un plan de réorganisation entreprise par le groupe Bristol Meyers Squinn au niveau de sa division logistique. La politique de ce plan s’organise autour d’un regroupement des centres de distribution et de la mise en service au sein de ceux-ci d’un nouvel outil de gestion des stocks, interne au groupe et libellé sous le terme WMS. Ce plan a été jugé « très efficace » par les inspecteur de l’AFFSAPS à l’occasion d’un de leur contrôle effectué en 2006 sur les sites de distributions d’Agen27. L’AFFSAPS dans son rapport évoque les bons points compris dans le système WMS comme « l’attribution d’un rôle et d’une responsabilité à chacun autour d’un chef de projet unique » ou encore « la collaboration très étroite et quotidienne entre informatique employée et utilisateur». La restructuration des moyens logistique du groupe pharmaceutique Bristol Meyers Squinnn entraîne une redistribution du maillage des répartiteurs. Le groupe Fesenius Kabi avec sa filiale Huilex s’offre une nouvelle plateforme logistique déjà éprouvée dans le domaine de la répartition de médicaments tandis que le groupe Bristol Meyers Squinn s’en désengage, au travers de sa filiale UPSA. On peut noter l’utilisation d’un rapport d’inspection « positif » de l’AFFSAPS par le groupe en ayant fait l’objet. En effet, le groupe Bristol Myers Squinn publie des extraits de ce rapport sur son site Internet comme pour articuler les résultats de son plan de modernisation logistique aux conclusions émise par l’AFFSAPS. Les autorités de contrôle sanitaire apportent dans ce cas, au-delà d‘une habilitation, un « prestige sanitaire » au groupe pharmaceutique dont elles ont la charge sous une forme symbolique mais également en produisant, au moyen du rapport remis, un support physiquement objectivable et médiatiquement exploitable.

     

    1.2 Fresenius, du groupe familial à la firme transnationale


     

    L’entreprise Huilex appartient à un groupe pharmaceutique : Fresenius Kabi. Fresenius Kabi28 emploi 104 872 personnes à travers le monde et réalise un chiffre d’affaires de 10,8 milliards d’euros29. Le groupe Fresenius Kabi est allemand, son siège social se situe à Bad Homburg30, à proximité de Francfort. Un aperçu historique du groupe Fresenius s'impose pour mieux en comprendre le fonctionnement. Sans être exhaustif, cet exercice permet d'inscrire le groupe Fresnius Kabi dans une réalité historique, par la construction de différentes périodes relatives à sa formation. La famille Fresenius a débuté son activité dans le domaine pharmaceutique en rachetant la pharmacie Hirsch située à Francfort au 18e siècle, cette officine avait elle-même été fondée en 1462. En 1912 le Docteur Eduard Fresenius fonde la Compagnie Pharmaceutique Dr E. Fresenius avec l'ambition de développer la production et la distribution de solutions injectables, d’agents sérologiques et de pommade nasale Bormelin. L’accroissement de la production associé à un process de rationalisation vont conduire à une séparation physique entre le site de la pharmacie Hirsch et le site de production des produits pharmaceutiques.

     

    La « fabrique » compte dans les années trente environ 400 employés, celle-ci est bâtie à Bad Homburg sur le site actuel du siège social de Fresenius Kabi. La mutation de l'officine en site industriel est entraînée par la mise au point de nouveaux produits. En effet, Fresenius Kabi entre les années 1960 et 1970 met sur le marché plusieurs blockbusters, on peut citer la mise sur le marché de produit ayant trait aux dialyses – dans les années 1960 – ou encore à la nutrition parentérale – dans les années 1970. Durant cette période, le groupe Fresenius Kabi propose une solution innovante en matière de transfusions qui, par la suite, s’impose comme une norme pour le traitement de nombreux patients. Dès lors, de nouveaux sites de production voient le jour comme l’usine de production des solutions de perfusions de Friedberg31 en Allemagne. En 1999, le groupe Fresenius Kabi a racheté le groupe « Pharmacie et Upjohn » et devient le leader mondial dans le domaine de la nutrition sous forme de perfusions.

     

    Le groupe, durant les années 1990, prend les dimensions d’une multinationale avec la distribution de ses produits dans de nombreux pays, les principaux clients sont alors des hôpitaux ou des cliniques. Durant les années 2000, le groupe Fresenius Kabi a poursuivi sa campagne d’acquisition en absorbant des sociétés dans plusieurs régions du monde comme en République tchèque, en Afrique du Sud ou en Australie. Le groupe Fresenius Kabi se renforce par croissance externe, s’inscrivant dans la logique de fusion des industries pharmaceutiques amorcée depuis les années 1970. Cette tendance générale de concentration des fabricants de médicaments atteint son point le plus haut durant l’année 2000. En effet, cette année-là : « la valeur des transactions opérées dans le cadre des principales opérations de fusion acquisition dans le secteur de l’industrie pharmaceutique a atteint 177 milliards de dollars ; elle était de 106 milliards de dollars en 1998 et 199932 », on constate un accroissement de 69,9% de la valeur des opérations réalisées entre 1999 et 2000.

     

    Actuellement, le groupe Fresenius Kabi cherche à renforcer ses positions dans le secteur de la recherche. En 2006, Fresenius Kabi rachète les établissements « Clinico ». Une politique de collaboration avec des groupes homologues est entamée en 2006. Par exemple, une association avec le groupe « Sandoz » a pour finalité de développer des projets de recherche communs portant sur une forme modifiée de médicament biotechnologique –HESylation-technologie. L’élargissement de la gamme de produits est également d’actualité et plus spécifiquement les produits « IV Drugs » avec plusieurs acquisitions de laboratoires travaillant sur ce type de préparation – Acquisition du laboratoire portugais « Labesfal » en 2005, acquisition du laboratoire argentin « Filaxis » en 2006.

     

    Cette rétrospective historique est construite à partir de ressources historiques internes à l’entreprise Fresenius Kabi comme le site Internet de Fresenius Kabi qui propose une rubrique « histoire du groupe » mais aussi des publications internes sous la forme de plaquettes qui présentent quelques-uns uns des sites de production. Le maniement de telles données doit se faire avec de grandes précautions dans la mesure où celles-ci sont produites par l’entreprise elle-même. Ce monopole de l’écriture d'une l’histoire impose de se questionner sur les motivations des auteurs. Pour M. T., la rubrique « histoire du groupe » disponible sur le site Internet officiel du groupe Fresenius Kabi permet aux « visiteurs » de se « faire une idée du groupe et de son ancienneté dans le domaine de la préparation de médicament. » Ces fonctions attribuées à la présentation historique du groupe Fresenius Kabi marquent l’orientation logique du résumé chronologique de l’entreprise proposé sur Internet.

     

    Toutefois, un support de cette nature reste utile celui-ci permettant de comprendre la représentation du groupe offerte aux internautes visitant la page web correspondante. Certaines informations restent exploitables en qualité de données de cadrage comme le nom des différents sites ou encore les chiffres comptables vérifiés de Fresenius Kabi. Toutefois, une attention particulière est portée sur les informations manquantes, les omissions, et, sur la nécessaire sélection opérée par les auteurs de l’historique lors de la rédaction de celui-ci. L'absence de données permettant de contextualiser Fresenius Kabi par rapport à ses concurrents est remarquable et pourtant celles-ci sont esssentielles pour envisager le groupe parmis ses homologues. Quelle place occupe ce groupe dans le champ de l'industrie pharmaceutique? L'apport de sources externes est ici nécessaire. En consultant des sources indépendantes aux groupes Fesenius Kabi on peut situer celui-ci dans le champ de l'industrie pharmaceutique. Pour mettre en comparaison Fresenius Kabi avec les autres groupes pharmaceutiques plusieurs indicateurs sont retenus et proposés en annexe, ceux-ci apparaissant comme porteur de sens dans le cadre de cette enquête33.

     

    1.3 L'entretien en vue du stage : entre les codes de l'étudiant et ceux du travailleur

     

    Le jour du rendez-vous34 je veille à adopter une tenue correcte qui me semble être de rigueur pour réussir l’entretien et accéder au stage. Je cherche à faire le lien entre mon temps d'étude organisé en discipline et, ma période de terrain organisé en heures de travail. Au moment de partir sur les lieux du stage je ressens l'importance du décalage entre ma position d'étudiant et ma position de stagiaire. Je parviens difficilement sur le site de l'entreprise Huilex. Aucun panneau ne l’indique et celle-ci n’est pas visible de la route. Cette singularité semble être insignifiante pour le directeur d'Huilex qui m'a fixé le rendez-vous. En effet, celui-ci ne m'a pas précisé d’itinéraire ou de recommandations spécifiques relatives à la localisation de son site.

     

    La façade d'Huilex est assez neutre – de couleur grise - huit voitures sont garées en bon ordre devant l’entreprise. Au fond j'aperçois une camionnette de livraison qui part avec un chauffeur habillé tout en blanc – peut-être cette tenue blanche est elle une de ces combinaisons utilisées dans le champ de l'industrie pharmaceutique. La personne qui a accepté de me recevoir est M.T., le directeur de l’établissement mulhousien Huilex - filiale du groupe Fresenius Kabi.

     

    1.4 Au premier plan, un entretien, en fond un commentaire critique

     

    Un panneau proche de la porte invite à sonner – comme chez un médecin – je m'éxécute et entre. Une femme appelle le directeur et une porte s’ouvre, je peux apercevoir derrière celle-ci ce qui semble être des entrepôts et dans l’embrasure M.T.. Il semble hésiter, je lui dis : « Je suis la personne pour le stage, j’avais rendez-vous », celui-ci répond : « Ah oui j’avais oublié euh venez avec moi ». Nous empruntons alors un escalier ; puis nous entrons dans un bureau spacieux – la pièce à une superficie d’environ 45 m² -, les portes de verre du bureau à notre arrivée sont déjà ouvertes.

     

    À la lecture de mon curriculum vitae, M. T. s’étonne dans un premier temps du décalage existant entre la nature de mon engagement universitaire et l’objet de ma demande. Je lui redis, comme lors de notre entretien téléphonique comment l'université « exige » de ces étudiants qu’ils effectuent un stage tout en « restant flou dans ma présentation »35. La réaction de M.T. est de dénoncer : « les gens des ministères qui n’ont jamais mis les pieds dans une entreprise » - je suis un peu gêné d’entendre le fruit de mon mensonge. M.T. se replonge dans mon CV et aborde les quelques lignes qui relatent ma longue expérience professionnelle dans le domaine de l’hôtellerie. J’explique alors : « qu’après une  carrière de sept ans  en cuisine, j’ai décidé de faire autre chose ». M. T. semble prendre cette information comme un élément déterminant, il me signifie l'acceptation de ma demande de stage et me demande si je veux  « réellement le réaliser », si, je « ne vais pas perdre mon temps » car, dit-il « ici c’est pas terrible, y a pas grand-chose à voir ». Puis, M. T. se livre à une description de l’entreprise. J’apprends que l’activité consiste à distribuer des « poches médicales » dans tout le sud de la France, « Tout le sud c’est nous » résume le directeur. Celui-ci me décrit ensuite le processus qui consiste à commander les produits, à les recevoir, puis à les distribuer aux clients. M.T. Poursuit – suite à mes nombreuses questions – sur l'histoire de Huilex.

     

    « L’effectif du personnel est de onze, non dix personnes, on se connaît tous,  au début quand je suis arrivé du Nord, de Normandie, je suis venu avec deux gars à moi. Je crois que c’était obligatoire alors, j’ai fait comme tout le monde, je suis allé à l’ANPE et, j’ai dit: « il me faut deux gars pour lundi. » J’ai expliqué ce que c’était pour moi un préparateur de commande. Ils m’ont envoyé des préparatrices de pharmacie, mais que voulez-vous qu’elles fassent ici? ».

     

    Durant l’entretien, une secrétaire entre dans le bureau, s’excuse en constatant que « Monsieur le Directeur » est en rendez-vous, et remet le courrier du jour à M. T. Celui-ci se livre à des commentaires sur une lettre qui lui est destiné.

     

    « Regardez ça – me désignant une des lettres – c’est une demande d'emploi, je les reconnais car l’adresse sur l’enveloppe est inscrite à la main ». Il l’ouvre : « C’est ce que je vous disais, une dame qui est préparatrice et qui a des vues dans le médical et voilà. Je vais lui répondre que bon, bah ici, on cherche des préparateurs de commandes, c’est plutôt masculin. Pour embaucher je demande à droite à gauche, ici on se connaît tous, je dis t’as pas un frère qui cherche du boulot et ça marche très bien »36.

     

    On peut constater dans le discours de M. T. l'utilisation de rhétoriques justificatives quant au choix des méthodes de recrutement de l'entreprise. Pour ce dernier, l'ANPE n'est pas en mesure de fournir une main-d'oeuvre qui pourrait satisfaire sa demande de personnel. Il y a, selon M. T. un fort décalage entre les demandes effectuées auprès de l'ANPE et, les personnes proposées par cette dernière. Pour M. T., la méthode du recrutement de « proche en proche » reste la meilleure. Paradoxalement, pourtant, M. T. n'exige des proches sollicités aucun profil spécifique. L'élément décisif pour le recrutement repose donc sur la connaissance préalable, par le candidat, d'un employé de l'entreprise. Cette stratégie vise à assurer un contrôle au sein du travail. Un sentiment de responsabilité, ressentie par la personne recommandée par rapport à la personne qui lui à permis de « rentrer » dans l'entreprise, entraîne un autocontrôle mécanique des salariés.

     

    Présageant la fin de l'entretien, je demande à M.T. pourquoi son entreprise ne se diversifie pas faisant suite ainsi à ses déclarations sur le marché des poches médicales qu’il qualifiait « d’étroit ». Celui-ci me répond en me livrant une information qui me semble fondamentale. « Je travaille pour un gros labo allemand, ici c’est bon, enfin c’est comme une filiale ». Il m’explique que l’entreprise qu’il dirige est une filiale « déguisée » qui sous-traite exclusivement la distribution des produits venant de la « maison mère » : le « grand labo allemand ». M. T. dit avoir voyagé « pour » ce groupe pharmaceutique depuis la Normandie jusqu’en Allemagne puis à présent en Provence. M.T. Explique avoir « gravi les échelons de la boîte un à un ». Cette déclaration suscite en moi un questionnement quant au représentation de M.T.. En effet, M.T. pour qualifier et quantifier son ascension ne semble pas comprendre toute les catégories d'employés, en effet, celui-ci prétend « avoir gravit les échelons de la boite un à un » sans pour autant être passé par la position de préparateur de commande.

     

    La conversation aura duré près de quarante minutes. Une troisième visite, celle d’un employé, précipite la fin de l’entretien. M. T. me demande la période à laquelle j’aimerais effectuer ce stage et le début du stage est fixé pour le mardi suivant. Au terme de ce premier échange avec M.T. je constate qu’une circulation d’informations est possible au-delà de la mission de stage, est possible. Sur cette base j'effectue une série d’entretiens avec M. T. Il apparaît nécessaireest d’intégrer les propos du directeur de l’entreprise dans le corpus pour confronter les prises de positions de celui-ci avec les données récoltées par la méthode de l’observation directe.

     

    2. Un entrepôt comme un arcane logistique de l'industrie pharmaceutique

     

    J’ai commencé mon stage au sein de Huilex le 17 septembre 2007 en intégrant l’équipe des préparateurs de commandes basés dans la partie « entrepôt » du site. Le travail est effectué, dans un premier temps, en binôme puis de façon plus autonome. J’ai réussi à introduire, à faire accepter la présence d’un enregistreur, ce qui me permet de récolter, en plus des notes de terrain, un matériau au fort potentiel heuristique - notamment en conservant les traces des conversations. Le but de cette démarche est d’appréhender les représentations des individus dans l’entreprise en échappant le plus possible aux tentatives d’impositions d’images que « les gens souhaitent donner de ce qu’ils font en certaines circonstances »37. Pour arriver à faire oublier la posture de l'observateur, le stage se déroule sur une période de plusieurs semaines. Je tiens depuis le début de mes investigations un journal de terrain où je consigne des « rapports journaliers » et l’ensemble des remarques et réflexions suscitées par mes rôles au sein de l’entreprise. Je réalise en paralléle des entretiens en dehors des heures de stage notamment avec M. T. et l'un des préparateurs de commande. Sans prétendre à être des récits de vie, ces entretiens visent à reconstituer les parcours des différents intervenants afin de mieux comprendre les représentations comprises dans leurs discours.

     

    2.1 Huilex un entrepôt dans une zone d'activités

     

    Il est 13h0038 lorsque j’arrive dans la zone industrielle où se trouve mon lieu de stage, l’heure d’embauche est fixée à 14h00. Cet horaire est spécifique au premier jour de stage et sera par la suite calqué sur celui des préparateurs de commandes. Je décide d’arriver pile à l’heure afin d’adopter une conduite la plus neutre possible. Ce souci de maîtrise du « paraître » a pour but de minimiser l’impact de ma présence sur la situation observée.

     

    La zone industrielle où se situe l’entreprise est vaste : celle-ci couvre plusieurs dizaines de kilomètres carrés. La connaissance des lieux où « patienter » - snacks ou autres lieux propices à m’accueillir pour une heure - nécessite un apprentissage de la géographie du site qui se traduit par une découverte de la zone en véhicule.

     

    Non loin de Huilex dans une large impasse bordée par un terrain vague sont stationné plusieurs véhicules sont stationnés. Des individus se tiennent au bord de la rue, trois d’entre eux discutent et, trois autres dorment dans leurs véhicules. Au bout de l’impasse un homme fait quelques pas de jogging. Je gare mon véhicule de la même façon que les autres et j’entreprends d’attendre ici. Ce lieu semble être une « aire de repos informelle », loin de toute habitation et à l’écart de la vie « industrielle » de cette zone. Ce point de vue pourrait se traduire par un phénomène de réappropriation de l’espace de travail industriel. J’ai, par la suite, questionné mes collègues de travail sur ce lieu, ils ne semblaient pas le connaître. En revanche, les préparateurs évoquent un autre lieu à propos de temps de repos. L'un des préparateurs - le lorrain - de me dire « tu sais, si je veux dormir je préfère me caler derrière », et de désigner le fond du parking de Huilex où les pauses cigarettes ont lieu. Cette appellation de pause cigarette est généralisée dans de nombreuses entreprises. On peut noter que la plupart des préparateurs participant aux pauses fument – quatre sur six.

     

    Il est à présent 13h45, j’appréhende mon entrée dans l’entreprise, mon profil de stagiaire. J'éprouve l’ambiguïté de mes rôles : celui de stagiaire, d'observateur ou encore de travailleur. Pendant une minute, j'éprouve de nombreux doutes.14h00, je suis dans le hall d’entrée qui forme une salle d’attente avec des journaux à disposition – cela rappelle la disposition d’une salle d’attente de médecin.

     

    La salle d’attente

    Pour M. T., la salle d’attente est surtout destinée « aux visiteurs extérieurs » comme les « représentants, on va parler de nouveaux écrans ou de nouveaux téléphones » me dit-il. Je le questionne au sujet des « journaux de la salle d’attente » et du fait que ceux-ci sont des gratuits et qu’aucun ne concerne le domaine pharmaceutique. M. T. m’apprend que les revues présentes ont été « déposées » par les employées, il poursuit « vous savez, finalement il y a peu de gens qui attendent plus de dix minutes, bon en général je descends tout de suite et, si c’est quelqu’un de la maison, un commercial, bah il monte directement dans mon bureau. Non, de toute façon les représentants qui parfois patientent en profitent pour continuer à travailler, ils téléphonent ou travaillent avec leur ordinateur portable»39.

     

    Pour ce premier jour, j'ai reçu une consigne de travail : suivre  F. dans l’entrepôt qui, je l’apprendrai plus tard, est le chef d’atelier. Je me présente à l'une des secrétaires, celle-ci appelle F. ouvrant la porte et laissant ainsi apparaître l’entrepôt.

     

    2.2 Du rôle de visiteur observateur à celui de préparateur de commandes curieux

     

    Après m'avoir serré la main, F. remarque immédiatement la non-conformité de mes chaussures. Celles-ci ne sont pas des chaussures de sécurité, il appelle le directeur. J'ai vraiment l'impression, sans mes chaussures de sécurité, de n'être qu'un simple visiteur. Je pense avoir marqué un très mauvais point, en fait M. T. m’emmène dans une réserve où il me remet une paire de chaussures de sécurités neuves et à ma taille. Le questionnant par la suite au sujet du stock de chaussures de sécurité disponible il me confie « bah, tu as eu du bol, il y en avait une paire à ta taille ».

     

    14h13 je suis dans l’entrepôt, celui-ci couvre près de 1 400 m2, les toits sont hauts – 11 mètres de hauteur. Je ne ressens pas le froid, ce fait me sera expliqué par D.  « Tu vois ces tubes aux plafonds, c’est ça le chauffage, le patron bah quand il a racheté à UPSA40 il y avait ça, tu sais pour les suppositoires, puis il l’a gardé ». D. m’explique que la conservation des médicaments et spécifiquement ceux qui sont conditionnés sous la forme de suppositoires nécessitent une grande attention au niveau de la température.

     

    Dans l’entrepôt plusieurs Clark41 - cette dénomination est employée par tous les préparateurs pour désigner les chariots élévateurs, pourtant, ceux-ci, ne sont pas tous de la marque Clark™ - « tournent », il y aussi des transpalettes. Quatre personnes travaillent aujourd'hui dans l’entrepôt. Il y a F. qui est mon « tuteur », le lorrain, le djeuns et un Asiatique – à son propos F. me confie : « Ils sont à fond ces chinois » puis il me dit : « Lui, il est là depuis cinq ans, c’est l’un des plus anciens dès fois, il me parle : je comprends rien à ce qui dit mais, bon, c’est pas grave ».

     

    Je prépare des commandes de fournitures médicales avec F., nous évoluons tous les deux avec un transpalette, qui est un chariot électrique servant à transporter les produits et, une fiche de commande qui permet d'identifier les colis à inclure dans les commandes. Dans un premier temps je ne comprends pas grand-chose, je reste en retrait par rapport à l'action, l'observant pour mieux la reproduire. Les gestes de F. pour préparer « ses » commandes sont répétitifs et semblent aisé à appréhender. Toutefois, cette apparente simplicité de la tâche est battue en brèche par le grand nombres d'erreurs inclue dans la préparation de « mes » premières commandes.

     

    Par l'analyse des erreurs commises on peut comprendre ce qui, dans l'action de travail, dépasse la simple lecture d'un bon de commande, le simple effort physique. F. se propose de m'aider pour lister « ce que je dois corriger pour être un bon préparateur Huilex » .En premier lieux,. je me rend compte, au fil des explication de F., de la complexité des étiquettes et des différentes informations que celles-ci contiennent. Certains traits me rappel, tous comme le décorum de l'entrepôt, des stages effectués antérieurement dans des entrepôts de l'industrie agro-alimentaire. Chaque colis comporte une date de péremption, et m'explique F., cette date doit être vérifiée à chaque manipulation. Cette procédure est également en vigueur dans le secteur de la distribution de produits alimentaires. Toutefois, selon M.T., la question de l'intégrité des produits dans le secteur médical contient des enjeux vitaux. Cette rhétorique met en exergue les exigences sanitaires incluses dans les activités de distribution de produit et plus spécifiquement dans les produits destinés à être consommé. Du reste la question de la différence entre l'aliment et le médicament se pose ici. Une dimension symbolique spécifique au champ du médicament expliquerait le décalage dans les systèmes de représentations entre le statut de médicament et le statut d'aliment. Comme je le soulignerai par la suite, la symbolique de l'industrie pharmaceutique est co-construite par les institutions étatiques et les industries pharmaceutiques. Au sein de Huilex, une partie de cette symbolique est rendue visible par l'activité de travail

     

    Les nombreuses fiches de commandes arrivent sur une imprimante, les fiches sont émises depuis « chez les filles » me dit F. – depuis les bureaux. Sur les fiches, il y a : des codes produits, le nom des produits, la quantité demandée et un numéro de lot. Le travail consiste à préparer une commande en sélectionnant des produits spécifiques dans le « magasin » et cela en fonction des quantités et des références inscrites sur un document spécifique : le « bon de commande ». L’entrepôt est organisé en longues allées - celles-ci me font penser à des rues du fait de la circulation continue des Clark.

     

    Dans chaque allée se trouvent des racks métalliques comportant quatre niveaux de hauteurs. Sur ces racks sont stockés les différents produits conditionnés sur des palettes en bois. Les racks sont organisés « en cases » : les « travées », chacune porte un numéro différent. Les cases du bas servent à remplir les commandes en cours, celles du haut sont consacrées aux stocks. L’accès à celles-ci nécessite l’usage d’un Clark ou d’un chariot élévateur. Je note que la présence d’engins de manutention ainsi que l’organisation des marchandises en rack est typique du travail en entrepôts et notamment dans l’industrie agro-alimentaire à l'image de ce que j’avais pu l’observer au sein des entrepôts Carrefour ou Géant Casino42.

     

    2.3 Un usage des chariots élévateurs : des discours

     

    À propos des chariots élévateurs, F. m’informe que tout le monde ici les manipule. Je lui demande s'il a le permis nécessaire, celui-ci me répond : « non j’ai l’autorisation du patron ». Cependant, au cours d’une séance d’interview ultérieure, M. T. m’attestera que tous les « gars » détiennent un permis cariste et même, en sus,jk une autorisation interne. Comme pour justifier sa réponse, M. T. me présente des documents officiels, « ce sont des déclarations des gars comme quoi ils sont autorisés à conduire les engins dans l’entrepôt et seulement dans l’entrepôt, sinon ils ont tous leur permis, c’est obligatoire et ça serait très dangereux si ce n’était pas le cas43 ». M. T. fait d’une part allusion aux obligations légales prescrites par l’AFSSAPS et d’autre part aux risques inhérents à la conduite de véhicules motorisés sans licence et donc sans formation « officielle ». La question de la responsabilité quant à la conduite des employés par l'entreprise est ici posée par M.T.. Ce dernier évoque le caractère dangereux de situations illégales, peut-être évoque-t-il les risques, pour son entreprise, de se voire retirer l'habilitation permettant de manipuler des médicaments.

     

    Les salariés en situation d’observation peuvent être tentés de faire passer un message spécifique. On peut, par l’étude des enregistrements audio de F., déceler les pièges épistémologiques placés dans son discours. F. par exemple, exposait ainsi une situation où, sa conduite « hors la loi » aurait été couverte par le patron comme pour matérialiser le solide lien de confiance qui l’unirait à son responsable. Les préparateurs de commandes possèdent donc tous la licence pour conduire un chariot automoteur. Ce document -présenté par M.T. s’obtient au terme d’une formation spécifique encadrée par le Code du travail44, de plus une autorisation écrite doit être rédigée par l’employeur. La délivrance de ce document ne peut se faire qu’après un examen médical réalisé par un médecin du travail auprès de l’employé candidat à la conduite de chariots automoteurs. Le profil du métier de cariste est donc étroitement encadré, ce qui induirait une professionnalisation de cette tâche, à tout le moins une normativité du capital des individus l’exerçant.

     

    On peut en décryptant le discours de F. mais aussi celui du lorrain trouver les traces de revendication d'une autonomie, d'une certaine illégalité de leur activité notamment par rapport à la conduites d'engins de manutention. L'infondé de la situation décrite par D. est avéré dans la mesure où chaque préparateur possède biens les habilitations nécessaires à la conduite « d'engins d'entrepôts ». L'exhibition, par F. et le lorrain de conduite déviante fictive, pourrait traduire la faiblesse de la marge de manoeuvre dont bénéficient ces derniers dans l'entrepôt.

     

    2.4 Les commandes de marchandises s’enchaînent

     

    Des procédures spécifiques sont en vigueur pour certaines commandes. Ainsi, quelques clients - hôpitaux, maisons de retraites ou cliniques - exigent que des autocollants caractéristiques – « bloc », « stomato », « trauma » - soient aposé sur chacun des colis qui leur sont destinés. Ces requêtes vise, selon M. T. « à mieux organiser la distribution des produits à leur arrivée ». Ce point met en exergue le flou quant à la définition des rôles et des tâches entre les partenaires de l'industrie pharmaceutique. Cette zone d’incertitude marque la confusion entre les tâches assumées par les hôpitaux ou les maisons de retraites et celles qui sont assurées par les répartiteurs. À ce propos M. T. déclare que « parfois, il vaudrait mieux confier la gestion des stocks à des privés parce que, souvent, c’est calamiteux ». Cette position de M. T. sur l'organisation interne de certains de ses clients va revenir de façon récurrente tout au long de l’enquête. Pour M. T., cette tension se cristallise par le constat de « l’incohérence des commandes des pharmaciens d’hôpitaux ». On peut toutefois envisager ces procédures d'étiquetage spécifiques des produits comme une opération de sous-traitance par les clients d'une partie de leur intendance. Fresenius Kabi interviendrait comme un prestataire de service classique qui, en plus de livrer et de fournir un produit en assurerait la gestion. Pour le directeur de Huilex, il serait intéressant de contrôler les stocks de ses clients afin de rationaliser les livraisons, de « faire partir les gars avec des palettes bien hautes ». Il y a donc des enjeux économiques dans la volonté de gestion par Huilex des commandes de ses clients.

     

    Lorsque les commandes sont finies, les colis ont une identité

     

    Une commande prête se présente sous la forme d’une palette enveloppée d'un filme plastique. L’entrepôt dispose de deux filmeuses automatiques, leur présence traduit une automatisation des tâches. L’opération de filmage est réalisée sans l’aide de machines-outils dans de nombreuses entreprises de distribution45. Après l’étape du filmage, chaque palette est ensuite identifiée par un autocollant indiquant toutes les caractéristiques de la commande.

     

    Matérialisée par des autocollants spécifiques

     

    L’usage d’étiquettes adhésives est quotidien à l’entrepôt, il en existe plusieurs types. Un modèle est par exemple exclusivement destiné à identifier les palettes de produits qui « rentrent » dans l’entrepôt. Cette marchandise est constituée de palettes contenant une seule référence de produit. La fonction des étiquettes est alors la localisation de la palette dans l’entrepôt au moyen d’un code dont la compréhension doit être effective par tout le personnel. Cette dernière remarque met en exergue la connaissance par les employés de procédures et de modes de communication spécifiques à l’entreprise. Ce savoir, commun à tous les préparateurs de commande oeuvrant pour Huilex, complète le profil de « cariste généraliste » évoqué plus haut. En effet, se dessine un savoir-faire spécifique au travail de l’entrepôt et en particulier à l’industrie pharmaceutique. Le numéro de la travée et l’étage où placer la marchandise sont ainsi indiqués par une série de lettres et de chiffres. Cette traçabilité des produits, classique dans les industries logistiques est ici très poussée. En effet de nombreuses indications figurent sur différentes sortes étiquettes sous la forme de catégories normatives et communes à tous les produits – le code CIP46 - uniquement s’il s’agit d’un médicament - la date et l’heure de production, le numéro de conteneur, le numéro d’article, le nom de l’article et la contenance exprimée en millilitre des produits liquide, le code du lot, le statut ou encore le poids. Les autocollants ont une dimension de 15X20Cm et comporte un liseré vert. Le choix de cette couleur ne relève pas d'une norme obligatoire toutefois le ton retenu incarne le caractère médical de l'activité. La pose des étiquettes aux « bandeaux verts » a lieu à l’arrivée des produits dans l’entrepôt - celles-ci ont été au préalable imprimé dans le bureau « des filles ».

     

    M. T effectue cette tâche, il place les étiquettes en les pressant fortement aux parois filmées des palettes.et me commente commente l'action « deux par palette et bien au milieu pour que les gars les voient bien ». Le directeur tient à être le plus présent possible à l'arrivée des produits de chez Fesenius Kabi pour s'assurer de la conformité de la commande reçue. Des produits abîmés peuvent « contaminer » une palette et, ainsi entraîner de la perte de marchandise. J'ai pu observer à plusieurs reprise la mise au rebus de colis tâchés qui, selon M.T ne peuvent être livré aux clients. La question de l'aspect clinique des produits est au coeur des objectifs de M.T. La construction de l'image médicale de l'industrie pharmaceutique nécessite d'entretenir à chaque maillon de la chaîne un « prestige sanitaire » maximum. Cette volonté de garantir aux clients des « produits sûres » va au-delà du prestige classiquement entretenu par les marques d’autres types de produits. En effet, le médicament tire son attractivité des propriétés médicinales que celui-ci contient. Le rôle de la marque de médicaments consiste à proposer une solution innovante mais aussi à garantir la sécurité sanitaire de ses produits et plus largement du secteur industriel dont ilsi sont issus. Chaque palette a une étiquette spécifique et ce en fonction du code inscrit sur les cartons. Les palettes ainsi identifiées sont réparties dans le « magasin » par les préparateurs qui, les prenant en charge avec leurs Clark vont alimenter les racks.

     

    Les colis sont également identifiés individuellement au moment de leur expédition vers le client avec comme support une étiquette spécifique. Cette opération d'idenfication est la phase qui précède celle du filmage. Les préparateurs impriment un nombre d’étiquettes correspondant au nombre de colis de leurs commandes en utilisant un ordinateur reservé. Le but est de rendre visible le nom du destinataire du colis d’une part pour le client mais aussi pour le chauffeur. L’enjeu de la traçabilité des produits apparaît majeur au vu des moyens déployés pour le maîtriser. On peut se questionner sur l’origine de la mise en place de ce système d’identification très poussé. Il conviendrait de dégager les actions qui relèvent d’obligations légales et, les autres qui sont effectuées à la simple initiative des laboratoires pharmaceutiques ou de leur division logistique. Des enjeux de sécurité, de prestige mais aussi d'ordre financier définissent l'application de la traçabilité dans l'industrie pharmaceutique. La notion de contrôle apparaît comme centrale dans la définition des fonctions des étiquettes. La législation relative à la distribution, au conditionnement de médicaments oblige les industriels à mettre en place des outils à même de rendre opérationnelle l’identification et la localisation des produits. Or, on peut envisager, la mise à profit de ces « accessoires obligatoires » par les groupes pharmaceutiques, et cela dans un souci de réduction des coûts opérationnels par la baisse du risque d'erreur dans la manipulation des produits par les agents. L'opérationnalité d'un système valide et dûment contrôlé de traçabilité conforte également l'image de sécurité des groupes qui le détiennent. Cette distinction est d'autant plus forte qu'une bonne partie des outils de traçabilité utilisé sont rendue obligatoire par les institutions étatiques « spécialisées » dans le champ de la Santé. Les étiquettes sontt alors un support institutionnalisé commun aux industries pharmaceutiques et à leurs autorités de tutelle mais utilisées à des fins différentes.

     

    Un classeur plastifié de couleur verte placé sur le « bureau de l’atelier » renferme une série d’autocollants destinés aux produits commandés par de grosses structures. De forme rectangulaire, ces étiquettes précisent le service auquel est destinée la marchandise - on trouve les mentions « stomato », « trauma » ou encore « bloc ». Leur présence est interprétée par M. T. comme la traduction « d'une incompétence déconcertante de certains clients à gérer leurs stocks ». Pour F., la pause de ces étiquettes en « plus » est une contrainte: « heureusement qu’ils le demandent pas tous ». Je suis de nouveau confronté à la question du transfert des tâches depuis les clients jusqu'aux fournisseurs. Est-ce à ses derniers d’assurer le « code interne de localisation de leurs clients » ? Il y aurait là une intégration verticale des tâches, avec un déplacement dans la division du travail. Les relations entre clients et fournisseurs dans ce système seraient alors basées sur des liens de fidélité construits sur une certaine dépendance. Doit-on y voir les signes d’une externalisation des tâches logistiques - gestion des stocks de médicaments, inventaires, contrôles des produits à leur arrivée - par les grands établissements hospitaliers ? Doit-on envisager les « plus » concédés par Huilex à certains de ses clients comme des moyens de s'assurer un marché ? Rien n’est moins sûr, toutefois on peut noter une analogie entre cette situation et, celle des cantines d’hôpitaux. En effet la plupart des cuisines hospitalières ont été déléguées au secteur privé, à des entreprises spécialisées dans la restauration collective. On peut penser, que dans les établissements de soins, les tâches objectivées comme relevant de la logistique pourraient être confiées à des entités externes reconnues comme étant des « spécialistes » dans leur domaine. Plus tard, je redemande à F. « A quoi servent ces étiquettes? –en désignant le classeur vert », celui-ci me répond que: « c’est pour mieux dispatcher chez eux, les colis arrivent et voilà, ils vont direct dans les services, là trauma bah ça part en traumatologie, ça les aide à mieux gérer, bah c’est pas plus mal ».

     

    Un étiquetage d’urgence vient compléter cette gamme, il se présente sous la forme de rouleaux de scotch marqués de la mention « lot bloqué ». Pour M. T. « C’est du bidon les rouleaux de scotch, s'il y a un produit bloqué on l’isole du reste de la marchandise, on le filme et Fresenius vient le chercher presque immédiatement et là-haut ils décident de ce qu’ils vont en faire, le scotch c’est rien ». Le cas du lot bloqué – évoqué par la suite – fait l'objet d'une procédure stricte. Selon M.T., Huilex renvoie systématiquement tous lots à propos duquel il y aurait le moindre doute.

     

    La fin de la commande comme dernier numéro

     

    La fin du traitement de la commande consiste d’une part à entrer un code dans l’un des deux ordinateurs reservé de l’entrepôt – cette manipulation informe le bureau des « filles » de l’évolution du travail – et d’une autre part, à déposer la palette à hauteur d’un quai d’embarquement spécifié – indiqué par des numéros inscrits au sol. Les préparateurs subissent un double contrôle par la composition d'un code personnel pour utiliser les ordinateurs et par le devoir signer les bons des commandes qu’ils ont traitées. M.T. au cours d’un entretien me montre une liasse de feuilles « ça c’est toutes les erreurs du lorrain, et il y en a, il va m’entendre ». Les informations liées à la traçabilité des produits servent chez Huilex à assurer un contrôle « serré » de la productivité des préparateurs de commandes. Toutefois, l'utilisation d'outils de surveillance de l'avancée de la « chaîne des colis » peut s'inclure dans la normativité d'un établissement de distribution.

     

    Les parades développées par les préparateurs de commandes pour contourner le suivit des colis sont restreinte dans la mesure où une commande qui quitterai l’entrepôt sans être « signé par l’employé » se retrouverait sans étiquette. En effet l’impression des « étiquette client » n’est possible que par la saisie d’un code identifiant sur l’un des ordinateurs de Huilex. Or, la présence des marqueurs de traçabilité sur les produits revêt un caractère obligatoire jusqu’à rendre administrativement impropre à la consommation tout produit dont l’étiquette serait en partie illisible et, à plus forte raison tout produit qui en serait dénué.

     

    L’origine des étiquettes se détermine selon plusieurs niveaux de contrôles du médicament répartis entre différentes institutions, étatiques comme l’AFFSAPS ou professionnelles comme l’ACL47, et les entreprises. L’ACL est une association type lois 1901 qui fédère les professionnels de la logistique des produits de santé. Cette association affiche trois objectifs48 : la production de code pour un « langage interprofessionnel commun », la constitution de base d’information commune et, l’organisation de comité de réflexion interprofessionnel. L’ACL par son site Internet justifie son action par une volonté « d’assurer la traçabilité des produits jusqu’au patient ». Toutefois demeure l’impossibilité pour le client final de procéder à la lecture des codes ce qui sous entend une limite à l’universalité du système de traçabilité envisagé. L’ACL intervient en complément de l’AFFSAPS pour encadrer les produits qui ne sont pas soumis à l’obtention d’une AMM. Ces produits ne sont donc pas, selon la loi, des médicaments, ils sont pour autant compris dans les gammes de produits distribués par l’industrie pharmaceutique. L’ACL propose donc un code, le code ACL7 pour donner une lecture universelle de chaque « produit de santé », à la façon de l’AFFSAPS pour les médicaments avec le code CIP. Actuellement, ACL développe un nouveau code qui contiendra plus d’information, le code ACL13, l’un des buts affiché de ce nouveau code est la volonté de se rapprocher voir de créer une comptabilité entre les codes CIP et les code ACL13. En complément des dispositifs communs aux répartiteurs, les entreprises disposent, comme nous l’évoquions pour Huilex ou chez Bristol Myers Squinn, d’outil propre de traçabilité. Nous constatons un emboîtement des systèmes de traçabilité, des codes d’identification entre privée et public comme pour une maîtrise pluriel et légalement objectivée des mécanismes de protection sanitaire. La volonté de l’ACL d’introduire dans le champ du médicament « les produits de santé » en attribuant aux deux gammes de produit des outils communs d’identification traduit la volonté des professionnels de la santé d’étendre sur une gamme plus large le « prestige sanitaire » construit pour les médicaments.

     

    2.5 Les bruits de l’entrepôt, entre consignes dérision et confidences

     

    Une surveillance « physique » est assurée par M. T.. Souvent, celui-ci se tient à la « grande porte » de l’entrepôt, il y a là une marche et, depuis cette position, il a une vue d’ensemble sur l’atelier. Le directeur demande aux employés : « d’y aller, d’avancer ». Ces invectives ne trouvent pas de réponse hormis de la part de H. qui m’est présenté par F. comme  « le Lorrain grande gueule mais gentil ». Le Lorrain hèle parfois F. « ça va, le suce boule ? » ou encore « viens me manger le vié ». Ces échanges semblent courants et comme incorporés aux « bruits » de l’entrepôt. Un jour, le  « Lorrain » me propose de voir comment « mon chef est un bidon », le « chef » en question, F., tout proche, semble ne pas s’en offusquer. Le Lorrain sort alors un téléphone portable de sa poche et me fait visionner un film où l’on voit F. faire tomber une palette lors d’une manipulation au Clark. Le film est spectaculaire, F. s’approche et me confie « j’ai tout fracassé c’était la semaine dernière mais, le Lorrain c’est pas mieux il s’est encastré dans un mur » et le Lorrain d’acquiescer en riant. La possession de plusieurs scènes filmées sur le site de Huilex est présentée par le Lorrain avec fierté. Les incidents de ce type semblent être l’occasion d’échanges d'informations informelles sur le travail basé sur des expériences transgressives où au moins non voulues par l’entreprise mais effectuée au sein de celle-ci.

     

    F. fait le lien entre l’entrepôt et le bureau, il porte en permanence le téléphone sans fil réservé à la section des préparateurs. Il appelle, il vérifie, il corrige, donne des consignes : « tu peux me changer un code ». Les rôles de F. sont multiples cela se caractérise notamment par un espace déambulatoire très vaste. L'entreprise ne comporte pas de lieux formellement interdits, toutefois la circulation est implicitement réglementée. Les lieux de stockage des fournitures de bureaux et d'emballage situés « au fond de l'entrepôt » ne sont, par exemple, pas des endroits où il faut être vu par M. T ou F., en effet, les préparateurs qui y seraient aperçus pourraient être considérés comme étant en train de « se cacher ».

     

    M. T. décrit son unité de production comme une entreprise « sûre mais peu rentable ». Pour lui, les produits Fresenius sont aussi vieux que les « Romainsc’est du sel et de l’eau » et, de ce fait, ne présentent pas le risque de devenir obsolètes. Pour parfaire sa démonstration, il prétend que même dans les « films de science fiction, on imagine pas d’autre possibilité » - évoquant le principe de perfusion le sérum physiologique à base d’eau et de sel. D’après ses dires, la demande pour les « poches médicalisées » serait de plus en plus soutenue, « à l’hôpital, on donne une perfusion pour le moindre bobo, ça évite d’avoir à faire des injections par la suite » - les injections ne sont plus nécessaires car la solution est directement introduite dans le corps du patient par la transfusion. Pour M. T., « les entreprises ne doivent pas se comporter comme un diplodocus » et, celui-ci d’évoquer un labo lyonnais qui serait resté – comme l’entreprise Fresenius Kabi auparavant – au stade du verre. L’évolution technique majeure est selon M. T., le changement de matière – du verre au plastique - des « poches médicales ». À propos de cette entreprise lyonnaise, le directeur évoque un jeu de « complicités et de relations » pour expliquer son maintien malgré ces « 5% de parts de marché ». M T. évoque le secteur pharmaceutique comme l’aboutissement d’un processus de fusion des différents labos positionnés par rapport à leur niveau adaptation. Nous conversons avec M.T.à propos d'autres produits distribués par Huilex, pour ce dernier tous « ont une faible valeur ajoutée » mais leur demande est soutenue comme les équipements liés aux traitements par dialyse. M. T. m’explique que le groupe Fresenius est très bien positionné dans ce domaine et ce via d’autres filiales du groupe. On peut percevoir, dans le regard porté sur l'activité du groupe Fresenius Kabi par M.T., l’importance accordée aux produits qui ont fait l'objet d'un processus d'institutionnalisation. Des produits qui, comme les poches de transfusions, sont utilisés de façon standard par les collectivités. La maîtrise et l'imposition de norme relative aux produits médicaux de grandes consommation, destinés aux établissements de soins nécessite l'établissement de relations étroites entre l'État et les industrie pharmaceutique. La forme de ces collaborations peut être objectivé depuis le terrain par le système de sous-traitance entre hôpitaux et répartiteurs organisés par rapport à la gestion des stocks de certains produits. Nous reviendrons par la suite sur les relations particulières entre Etat et industrie pharmaceutique nouées à tous les niveaux : de l'invention du médicament à sa consommation par le client final.

     

    3. Le travail dans l'entrepôt : une collecte d'actions et des mots pour le dire

     

    Aujourd'hui, je rentre directement « au travail » sans passer par « le bureau des filles », pour faire comme les employés du site. L’équipe de travail est la même que la veille. « Ici tu verras le mardi c’est one again » m’avait confié F., cette appréciation – je l’ai vérifié auprès de F.- devait me faire comprendre le statut de phases d’urgence49 typique de la journée du mardi. Effectivement le « tas » de commandes semblait plus important que la veille.  « Bah oui le mardi y en a trois fois plus » m’annonce F. qui me tend la main. Le Lorrain le Chinois et le « djeuns », appelé ainsi par ses collègues du fait de son statut de benjamin de l'équipe, me serrent la main. Intérieurement, je ressens une satisfaction signe de la bonne direction prise par ma démarche d’intégration au terrain. Les surnoms attribués aux employés sont utilisés en lieux et place des prénoms dans l'entrepôt au sein des préparateurs de commande. Cet usage n'a pas cours en dehors du cercle des préparateurs.

     

    J’ai amené un enregistreur au bout de quelques jours de stages. Pour le faire accepter je le tiens bien en vue. M. T. voit le magnétophone, cela ne semble pas le contrarier. Je vais dorénavant enregistrer les sons, les bruits ou les conversations.Au travail, les commandes s’enchaînent en « doublon » avec F..La tâche me semble intense et consiste à disposer des cartons sur une palette. D'après « C’est bien quand ça bouge comme ça on s’emmerde pas », j’acquiesce – cet accord est une stratégie visant à adopter une attitude engageante vis-à-vis de mes collègues de travail. Cette visée n’induit pas une neutralité axiologique parfaite mais propose d’adopter une attitude « miroir » vis-à-vis des individus. Il s’agit d’approuver leurs dires, voire de paraphraser leurs discours à la façon d’un entretien, et cela en cohérence avec l’outil d’investigation sociologique que constitue l’observation participante à découvert. En effet, le rôle du sociologue est bien de recueillir le réel et non de le modifier, en ce sens il convient de limiter, de contrôler mes temps de parole dans la mesure où la substance de celui-ci pourrait façonner les discours récoltés

     

    3.1 Le traitement de la casse, une procédure bien réglée

     

    En ce mercredi50, la journée est annoncée comme calme par M. T. Fort de ce constat, avec F. et M. T. nous allons « traiter la casse ». Nous convergeons vers le fond de l’entrepôt, dans une zone qui se situe à l’écart. Cet isolement est caractérisé par l’absence de « colis » destinés aux commandes dans cette partie de l’établissement. M. T. énumère des codes auxquels correspondent des marchandises classées comme impropres à la distribution. Celles-ci sont nombreuses, environ une centaine de cartons. Les colis concernés sont soit abîmé, soit perdus où ne correspondent à aucune commande. L’origine de ce stock est, selon M. T., liée principalement aux transporteurs ou aux « préparateurs ». « Le premier qui me fait une erreur d’étiquette, je le frappe parce qu’après, faut voir le bordel » confie M. T. en désignant les palettes de produits mises au rebut. M. T. observe la présence sur des plusieurs cartons d'étiquettes superposées. « Putain de Ducros51 je vais les tuer, regarde ce qu’ils ont fait avec le Volvuren52 ». Ici, le directeur fait allusion au traitement jugé « inconstant » des colis par des transporteurs indépendants qui assurent certaines livraisons de produits.

     

    Les cartons tachés ou ouverts sont jetés et M. T. de conclure « Bon bah fous-moi tout à la poubelle, c’est bon ! ». On jette la plupart des cartons qui sont disposés sur une palette réservée. « On la renvoie chez Fresenius Kabi – la maison mère - parfois ils reconditionnent les produits » me dit F. La sélection des produits supprimés de la chaîne de distribution est effectué selon des critères très strictes. En effet, de nombreux colis de médicaments sont écartés du stock pour une légère déchirure au niveau du carton emballage. Or de nombreux produits sont conditionné à l’unité et donc ont conservé leur intégrité au moins en apparence. M.T. évoque, pour justifier la rigueur de sa sélection « la volonté du groupe de donner une image la plus propre possible ». La gestion de la qualité du stock par M.T. prend en compte l’image du groupe en écartant tout emballage qui, par un défaut pourrait stigmatiser l’entreprise. Cette stratégie peut se comprendre dans le travail de reconnaissance de prestige sanitaire entreprit par les industriels. Une affiche portant la mention « zone rouge » est présente dans la zone des « retours ». Je questionne F. à ce sujet : « Ah la zone rouge, c’est UPSA, avant ils y mettaient les produits dangereux ». Il y a là également, des rubans de scotch atypique marqués « lot bloqué ». « Ca c’est au cas où il faudrait bloquer un lot on l’entoure de scotch53 » m’explique F.

     

    3.2 La pause des préparateurs : un peu comme chez soi

     

    Comme tous les jours de travail, une pause a lieu à 10h15. En quelques minutes, l’entrepôt est silencieux. Je sors en dernier et me dirige vers la salle de pause pour prendre un café. À ma grande surprise, l’endroit est désert. J’observe dans le « recoin cuisine », parmi la vaisselle, des verres UPSA. F. me confie par la suite à ce sujet : « Chez moi j’avais toute la collection je ne savais pas quoi en faire alors je les ai jetés ». F. n'a pas travaillé pour UPSA, il m'explique posséder des objets laissés selon lui par UPSA à l'occasion de son départ de l'entrepôt. Une fourchette, marquée « Ville de Marseille » et semblant provenir d’un hôpital, fait également partie de la ménagère du personnel. « Ah, celle-la, elle a au moins vingt ans » m’indique F. La pause évoque, comme hier, une distinction entre « ceux des bureaux » et les « préparateurs ». Voyant le trouble occasionné par l’absence de mes « collègues» dans le local , une secrétaire me désigne le parking en disant « ils sont tous là- bas ». Je rejoins le fond du parking pour participer à la pause correspondant à ma position actuelle dans l’entreprise. Trois des quatre intérimaires fument un joint, un autre, en discussion avec un routier polonais, en prépare un. Nous ne sommes pas très loin de l’entrepôt et je pense que « nous » pouvons être découverts à tout moment. « Ce risque » qui ne semble pas être ressenti par les préparateurs indiquer un accord tacite avec la direction quant aux « conditions » de la pause des « préparateurs ».

     

    3.3 Baisse d'activité dans l'entrepôt et conduites d'attente

     

    Au retour de la pause, F. me confie que  « [l’]on va se faire chier » car il n’y a pas de commande. La position d’observateur est rendue délicate dans les moments où il y a peu de travail. En effet, « je fais du surplace ». Comment justifier de sa position lorsque l’on est inactif ? Ce ressenti peut probablement atteindre le reste de l’équipe. Face à l’abscence de tâche il convient d’adopter une stratégie. J’entreprends de retourner « au fond de l’entrepôt » là où est entreposé le stock de colis « égarés ». Différents fournitures sont stockés dans cette zone. Il y a là des palettes de rames de papiers, des échelles et des tas de palettes vides. Plus loin, les lieux semblent être destinés aux déchets ou au recyclage. Des cartons sont remplis de micro-ordinateurs semblants obsolètes, des paquets de plastiques d'emballage sont stockés ainsi que des unités de cartons compactés. F. m’explique que tous ces produits sont collectés « une fois par mois, les gars passent et prennent les plastiques ».

     

    Lorsque l’activité est très faible, les préparateurs ne se cachent pas; ils discutent entre eux se tenant sur leurs Clark tous à l’arrêt. « T’as jamais fait de la Play chez Fabrice, c’est mortel » affirme le Lorrain au djeuns. Tous parlent à l’exception du Chinois qui entreprend de « débarrasser » les palettes cassées. Une presse hydraulique, destinée à compresser les plastiques d’emballages usagés, est mise en marche. Trois des préparateurs s’occupent de « réduire les plastiques », ces derniers sont collectés au moyen de poubelles montées sur roulettes. Cette opération, du fait de son automatisation, nécessite peu de manipulation. Les moments de calme peuvent être assimilés à des zones d’incertitude au sens où l’entendaient Crozier et Friedberg. En effet, dans ces moments-là, M. T. est peu présent, il me confie à propos des moments de faible activité « que voulez-vous que je leur fasse faire, bon bah ils discutent : y a pas de boulot, y a pas de boulot, je peux pas leur dire de rentrer chez eux quand même. Bon, des fois, ça arrive le vendredi : allez hop, tout le monde rentre, mais là non ». Les employés usent de leurs ressources informelles, il maîtrise la communications internes, ils ont une bonne connaissance des lieux. A partir de ça les employés construisent un moment de pause dans l’entrepôt ou, plus rarement dehors. Les sorties se font alors par petit groupe et, de toute évidence à l’insu du directeur.

     

    Un lundi, 9h3054, je retrouve F. Celui-ci m’annonce une journée calme tout en me montrant une liasse de commandes, celles-ci sont au nombre de treize ce qui, relativement à l’effectif de préparateurs, -cinq personnes – est peu. Le « djeuns » commente « il y a plus de commande parce qu’on est trop fort ». M. T. me propose une autre explication, il me demande de ne pas noter la teneur de celle-ci. Pour M. T., le phénomène de non-régularité des commandes peut se résumer ainsi : « Le problème se situe dans les hôpitaux, les pharmaciens d’hôpitaux ne font pas leur boulot, c’est hallucinant », il poursuit, « l’hôpital de la R m’appelle hier pour me dire qu’ils sont en rupture de poches et qu’ils ne pourront pas tenir jusqu’au lendemain, mais qu’est-ce qu’ils foutent, c’est incroyable, heureusement qu’ils ne sont pas loin ». M. T. évoque une « gestion calamiteuse » des stocks de médicament par les hospitaliers, ce qui, selon lui, entraînerait des commandes « d’urgence », peu groupées. « On est vraiment en dents-de-scie », renchéri M. T. expliquant les problèmes de gestions de stock et de personnel, engendrés par la non ponctualité des commandes. Pour M. T., les hôpitaux ne sont pas organisés « rationnellement ». Toutefois Huilex se soumet aux conditions de ses clients pour pouvoir assurer sa position de fournisseur qui comprend d'intégrer dans ses prestations les exigences spécifiques surtout si elles viennent de clients institutionnels qui représentent les plus grosses et les plus fermes commandes.

     

    Chapitre II. Entre corps médical, manœuvre et logisticien

     

    1. De la compétence à la question de la qualification

     

    Les ordinateurs de l’entrepôt sont installés sur un bureau équipé de deux imprimantes, l'une spécialement dédiée à l’émission d’étiquettes autocollantes, et, l'autre assigné à produire des commandes. Au-dessus du poste de travail, on peut voir deux affiches plastifiées l’une portant le slogan « ordre et propreté pensez-y » et l'autre « j’assure l’avenir de mes vertèbres ». J’observe par la suite dans l’entrepôt d'autres - onze au total – affiches plastifiées invitant au respect des « consignes de sécurités ». Celles-ci sont « signées » Véritas, il y figure plusieurs slogans « Pas de passager sur les Clark », « Il faut signaler toute blessure », « Il faut respecter les procédures ». Au sujet de ces affiches, M. T. m’explique les avoir achetées celles-ci à Véritas. Celles-ci, contrairement au plan d’évacuation – référence au plan d’évacuation en cas de sinistre apposé en différents points du site comme la loi l’exige - ne sont pas obligatoires. Le directeur estime que ces affiches ont un caractère utile, en relation avec la sécurité. Auparavant, m'explique M. T., les consignes de sécurités étaient représentées par une série d’affichettes sans illustration. Pour lui, ces « notes de service » n’étaient « jamais ni lues ni même regardées » et, pour cette raison, s'imposait une médiatisation plus explicite des consignes de sécurité au moyen d’affiches. Selon M. T., l'activité signalétique de Véritas est « très rentable, rien n’est gratuit on paye pour tout, Véritas bah, ils nous vendent les plans de sécurité et ils contrôlent le matériel »

     

    1.1 L'exercice du recrutement des préparateurs de commandes

     

    La volonté du Directeur de faire partager des valeurs sécuritaires communes semble sincère et dépasser la simple obligation légale d'information. À ce sujet, M. T. me fait partager son désir « d'organiser des conditions de travails saines et de garantir la sécurité des hommes ». Toutefois, la réception des messages de préventions par les employés via le canal des affiches et autres notes de services semble être aléatoire. Pour F. par exemple « personne ne lit les affiches Véritas et encore moins les règles de sécurités car chacun connaît sa tâche », je lui demande alors l'origine, selon lui, de la maîtrise par les « gars » des consignes. Pour F., la transmission des règles de travail se fait « sur le tas » et par les « formations maison ».

     

    L'entreprise Huilex assure à ses employés, et notamment au personnel « préparateurs de commandes » une série de formations spécifiques. La matérialisation de cette offre de savoir est caractérisée par un ensemble de « fiches techniques » organisées en classeurs. Chacune représente l'une des étapes comprises dans un programme d'acquisition de ce qui est objectivé comme les connaissances impératives à la bonne tenue des postes de travail. M. T assure au sein de l'entreprise un rôle de pédagogue celui-ci ayant pour charge de dispenser aux employés et, notamment aux « entrants », le contenu des  « classeurs de formation ». Pour M.T., cette étape est nécessaire dans la mesure où, les personnes recrutées ne disposent pas, à leurs arrivés, des compétences exigées par le travail dans l'activité de répartiteur. Il existerait donc un décalage entre le libellé des offres d'emplois proposées par Huilex et, le profil des individus recrutés. « La dynamique du marché du travail révèle (...) que l'attribution d'une qualification n'est pas déterminée par le diplôme55 », en effet, les qualités des hommes et des postes de travail constituent les éléments de référence pour l'embauche tandis que les diplômes assurent un rôle de hiérarchisation. En quelque sorte, un classement « premier » des individus, construit indépendamment de « ce qu'ils sont ». Il s’agit là, de signifier l'importance des diplômes dans la présélection des candidats, dans « la qualification assignée au travailleur » et de leur poids relativement faible dans les caractéristiques effectives du poste de travail.

     

    Le choix d'un recrutement comme « une entreprise familiale »

     

    Pour le recrutement des préparateurs de commandes, M. T., utilise « au maximum » la technique du « bouche à oreille ». Pour lui, aucun diplôme ne prépare aux postes de travail disponibles dans l'entrepôt. Les critères de recrutement ne sont que très peu définis à partir de norme externe comme les diplômes ou encore le curriculum vitæ. Les qualités des hommes et celles du poste de travail s'imposeraient donc comme les critères décisifs dans le recrutement des « gars de l'entrepôt ». Cette analyse bipolaire des éléments « d'identification » du « bon candidat » semble toutefois incomplète dans mesure où la filiation des employés semble être le facteur ayant le plus d'influence dans le processus de sélection des « futurs Huilex ». Le terme de filiation, ici proposé, renvois à un mécanisme de cooptations en vigueur dans l'entreprise. Pour M. T., cette politique a démontré son efficacité et, cette réussite se caractérise selon M.T. Par l'obtention une équipe de travail solidaire. Nous nous questionnons quant aux motivations de M. T. dans l'utilisation d'une telle stratégie. Le lien préexistant à l'entreprise entre les employés pourrait être utilisé comme un outil de domination à tout le moins, d'autocontrôle des « gars ». Une pression pèserait sur les employés, celle-ci reposerait sur l'existence des liens - les pistons – leur ayant permis d'accéder à l'offre de travail de Huilex. Pour le Lorrain par exemple, « au taf, c'est respect, c'est ma tante qui m'a fait rentrer alors bon ». Comme relevé précédemment, M. T. privilégie surtout son réseau, il n'utilise pas ou, très rarement, les voies de recrutement que l'on pourrait qualifier de traditionnelles, comme l'ANPE ou les magazines proposant des annonces d'emploi. En somme, le recrutement des agents repose sur un jeu d'interconnaissance et sur la motivation supposée des candidats à travailler. L'influence des diplômes est donc extrêmement faible à tout le moins si l'on s'en tient à une définition stricte de ceux-ci. En effet, une habilitation au moins est requise pour l'obtention d'un emploi en qualité de préparateur de commandes au sein de Huilex, le permis cariste. Comme nous l'évoquions plus haut, le profil de cariste s'impose comme le trait commun à tous les préparateurs. Au moment de l'embauche, on peut résumer l'objectivation de la qualification des embauchés par M. T. comme s'articulant autour du profil de cariste et, autour des liens qui on permis à ceux-ci de postuler.

     

    De « l'élu cariste » au préparateur de commande Huilex

     

    L'arrivée d'un nouveau préparateur de commande relève pour M. T. de l'évènement dans la mesure où selon lui, il y a peu de turnovers. Ce constat est à mettre en adéquation avec les effectifs de l'entreprise qui compte douze employés. Pour mieux saisir les propos de M. T. une vérification de la durée effective des contrats de travail des employés s’impose. Du côté des bureaux - chez « les filles» - il n'y a pas de turnover, les trois employées sont en poste depuis la création du site. En revanche, le « corps » des préparateurs est fréquemment modifié à raison d'un départ de l'un de ses membres tous les huit mois environ. Cette fréquence est toutefois plus basse que celle que j'avais pu constaté au sein des entrepôts Logidis, où les départs d'employé étaient beaucoup plus fréquent. Le statut d'employé possédé par tous les individus travaillant pour Huilex pourrait expliquer cet écart. En effet, lors de différents stages au sein de plate-forme de distributions de produits alimentaire j’avais pu constater la présence d'un grand nombre de personnels intérimaire. M. T. À propos de l'absence d'intérimaire au sein de Huilex. évoque, la spécificité des produits distribués par Huilex, leur qualité de médicaments, qui exige de la part des employés un engagement « total » notamment sur la qualité.

     

    La séparation de la formation et de l'emploi, corollaire du salariat semble marquer ses limites lorsque les tentatives de certifications officielles des compétences ont échoué à tout le moins dans la situation où la division du travail progresse plus vite que les institutions ayant pour vocation de l'encadrer. Cette conclusion doit être retenue comme provisoire et prendre en compte l'intérêt pour les institutions de créer de nouveaux cadres, d'objectiver de nouvelles connaissances labellisées sous la forme de diplôme. En effet, est-il nécessaire, rentable pour l'état, d'envisager un diplôme, une compétence objectivée pour tous les postes de travail ? Les curriculum vitæ des employés de Huilex sont caractérisés par l'absence de diplômes en dehors de l'habilitation à la conduite de chariot automoteur.

     

    Pour les caristes, en quelque sorte, ne seraient prévues que des cadres institutionnels basés sur des « autorisations techniques », des habilitations pour effectuer des tâches précises comme la manipulation de chariots élévateurs. L'existence de filières scolaires techniques, souvent comprise dans un cycle allant du CAP au BTS, met en concurrence plusieurs qualités de capital culturel objectivé comme technique. Les employés de Huilex non diplômé mais, fort de leur licence de caristes, seraient positionnés dans un espace compris entre les « sans diplôme » et les « diplômés ». La position de cariste reste floue, absente des systèmes d'objectivation et pourtant, admise comme une norme.

       

    1.2 Entreprises filialisées et pluralité des statuts 

     

     

    M. T. est très présent dans l’entrepôt, il se tient parfois avec T. – responsable d’Altis - à la hauteur de l’entrée principale. La prise en compte de cette double direction laisse envisager la multiplicité des statuts d’appartenances salariales des employés et des patrons. Interrogeant les chauffeurs de façon insidieuse : « et vous bossez pour qui les gars ? », j'apprends qu’ils sont des salariés d’Altis, une multinationale spécialisée dans le transport. Mais qu'en est-il des salariés de chez Huilex ? Le directeur, à l’occasion de plusieurs entretiens s’est présenté comme « membre » du groupe Fresenius Kabi, qu'en est-il de la réalité administrative ? Cette distinction pourrait est importante dans la mesure où les employés d’Huilex sont traités selon des conditions moins favorables ou a minima différentes de celles en vigueur dans le groupe Fresenius Kabi.

     

    Des produits Fresenius Kabi dans des mains Huilex

     

    « La maison mère c’est Fresenius Kabi » me reconfirme F. Pourtant, sur les fiches de paie que j’ai pu consulter c’est bien Huilex qui apparaît en qualité d’employeur. De même, tous les produits comportent des étiquettes estampillées « Fresenius Kabi » et cela, tout au long de leurs parcours. Les employés d’Huilex ne collent que des étiquettes qui leurs sont impersonnelles. En effet, aucun colis ne sera affublé du logo Huilex, pourtant ceux-ci auront bien transité par l’entrepôt. Cette situation peut sembler paradoxales mais correspond à la réalité des agents opérants sur des produits finis. La plus-value de la division Huilex se résume à organiser la livraison de ces différents clients en respectant un haut degré de qualité sanitaire.

     

    Cette question du rattachement des employés à la « maison mère » ou à une filiale relève de la stratégie, du degré de l’engagement de l’entreprise dans le temps et l’espace et donc, de la durabilité des emplois qui vont être proposés. Le groupe Fresenius Kabi retient ses cadres dans une structure propre tandis que les employés ne sont plus systématiquement membres du groupe. Ce principe de sous-traitance systématique est récurrent dans l’industrie notamment dans le secteur automobile. Le contrôle de l’entreprise sous-traitante – Huilex dans ce cas - par l’usine « cliente » - le groupe Fresenius Kabi - est alors assuré par une situation de monopole et de dépendance. Le seul client de Huilex est le groupe Frésénius Kabi ce qui caractérise une relation exclusive qui entretient la dépendance du sous-traîtant.

     

    La mise en perspective de cette association peut mener à des réflexions sur la concurrence. Celle-ci, au final, ne peut s’exprimer dans la mesure où les producteurs possèdent et imposent leurs propres réseaux de distributions. Selon M. T., les réseaux de distribution classiques ne sont pas assez adaptés. Pour ce dernier, l’activité de distribution de médicament nécessite un savoir-faire particulier. Me souvenant de l’historicité du site – ancien entrepôt UPSA filiale du groupe pharmaceutique Bristol Myers Squinn - je me demande ce qu’il est advenu des employés et des cadres qui y travaillaient. Peut-être ont-ils connu des sorts différents. Les uns à « pointer » à l’ANPE les autres partants en mutation pour le compte d’UPSA dans le cadre d'un de restructuration de la division logistique du groupe. La problématique de l’appartenance, du lien entre les hommes et les différents niveaux d’un groupe est intéressante. Sans affirmer que la sous-traitance exclut de facto les agents de la « maison mère » et, que celle-ci se désolidarise d’eux, il est envisageable de construire un niveau de rattachement symbolique entre les membres et le groupe. M. T évoque quelquefois lors de nos échanges « sa participation dans l’aventure Frésénius ». La question de la hiérarchie au sein de Huilex doit être envisagée à un niveau local mais aussi à un niveau plus lointain. Cette double approche marque l’existence de deux modèles hiérarchiques, soit une diversité dans la représentation des schèmes de pouvoir. Au sein de Huilex, le Directeur M. T. dirige aussi bien le bureau que l’entrepôt, il est apparemment le seul décisionnaire – sur place - pour les problèmes franchissant les limites de l'entreprise. J’ai observé à plusieurs reprises les sollicitations de différents employés envers M.T., l’appelant dès lors qu’une décision devait être prise vis-à-vis d'un interlocuteur externe à la structure Huilex.

     

    F., le responsable des préparateurs de commande, assure le rôle de sous-chef au niveau de l’entrepôt. D’après ses dires, il ne gagne pas beaucoup plus que les autres et, pour justifier son acceptation de devenir « chef » il évoque les demandes répétées de M.T. « c’est surtout parce que M. T. me l’a proposé que je l’aie fait ». La comparaison des salaires de F. et des préparateurs de commande laisse paraître une différence de 150 euros par mois environ - la variation dépend également du degré d'ancienneté des employés. M. T. et F. représentent la hiérarchie formelle présente dans l’entrepôt. Au-delà, les sphères du groupe Frésénius Kabi assurent le contrôle. Cet exercice de pouvoir, de décision d’un groupe sur un autre ce fait par l’intermédiaire de M. T. qui détient le quasi-monopole des échanges entre Fresenius Kabi et Huilex. Les normes et valeurs en vigueur dans l’entreprise sont-elles celles de Huilex, celles de Fresenius Kabi ou un hybride des deux ? À cette interrogation, on pourrait opposer l’appartenance de ces deux groupes à un même champ, celui de l’industrie pharmaceutique et, donc à une catégorie pratique commune. Les règles, les fournisseurs spécifiques aux industries pharmaceutiques sont autant de points communs qui donnent aux entreprises des caractères semblables avec le lot d’analogies observés sur des individus soumis à un environnement professionnel similaire. Cet ensemble de traits communs ne saurait être confondu avec des liens corporatistes. En effet, la culture d’entreprise ouvre peu de portes vers les confrères dont le statut est plutôt objectivé comme celui de concurrent. Cette autarcie des hommes dans leur champ professionnel se décline selon les niveaux hiérarchiques. Ainsi, les préparateurs de commandes n’ont-ils pas de contact avec l’industrie pharmaceutique en dehors du site de Huilex alors que M. T participe régulièrement à des colloques ou à des réunions réunissant les « professionnels de l’industrie pharmaceutique ».

     

    2. Identité et travail : un mélange singulier

     

    2.1 Des codes d’entrepôt et des codes pharmaceutiques 

     

    L'observation de l’entreprise de Huilex permet la révélation de nombreux codes et schèmes organisationnels représentés dans la plupart des plates-formes de distribution traitant des produits alimentaires. Ainsi, la centrale d’achat Super U est-elle équipée de racks métalliques du même type que chez Huilex, on y voit également circuler des clarks et des hommes bons de préparations en mains qui « montent » des palettes. Ce rapprochement permet d’éviter de confondre un objet avec un autre, de ne pas rendre singulier ce qui en fait n’aurait été qu'aperçus. Le site Huilex peut être compris dans le champ des entreprises de distribution de marchandises en gros par voie terrestre mais aussi, dans le champ de l’industrie pharmaceutique. Dès lors, certaines observations, remarques ou analyses s'intègrent plus à un champ qu’à un autre. Ainsi est-il, a priori plus logique de mettre en relation le filmage de palette avec la distribution plutôt qu’avec l’industrie pharmaceutique. Cette différence de perception des activités et de leurs connexions à des groupes convenus, des secteurs construits est intéressante. En effet que doit-on mettre sous le label industrie pharmaceutique en termes de CSP ?

     

    Doit-on s’en tenir à l’effectif des chercheurs oeuvrant pour la découverte ou l’amélioration de médicaments ? Quid de la production, de la distribution ou de la vente des produits, L’appellation « laboratoire pharmaceutique » peut s’envisager comme la représentation d’un ensemble de professions dont la dénomination évoquerait un secteur spécifique de cet ensemble. Cette « catégorisation », organisée et caractérisée par le terme conventionnel de « laboratoire pharmaceutique », sous-entend une survalorisation de l’activité recherche et développement tandis que son pendant industriel n’est pas représenté. Les groupes pharmaceutiques tendent à renforcer les liens avec le champ médical pour en conserver les attributs mélioratifs, et à mettre en retrait le champ industriel à l’aura différente.

     

    2.2 Des cadres sous licence et pourvus de mandat

     

    Le site Huilex compte une dizaine d'employés qui peuvent être repartis entre les préparateurs de commandes – ceux de l'atelier – et le personnel administratif : les cadres. Cette distinction entre cols bleus et cols blancs est caractérisable par l'usage d'un lexique indigène spécifique. Celui-ci prévoit une dénomination, une mise en groupe du personnel par les termes suivants « les gars de l'entrepôt » et « les cadres ». Ces appellations semblent faire convention au sein de l'entreprise au sens où leur utilisation est commune à tous. Toutefois, on notera le caractère normatif quant à l'usage de ces dénominations. En effet, les employés appréhendent « les autres » en groupe, ainsi, dans les bureaux parle-t-on des « gars de l'entrepôt » et dans les entrepôts des « cadres », et, paradoxalement, à aucun moment les groupes ne se définissent eux-mêmes comme tel.

     

    Il y aurait un décalage entre les catégories communes, les représentations du personnel quant aux liens qui pourraient les « mettre en groupe ». Une question se pose alors comme un dilemme sociologique : doit-on envisager une telle distinction comme l'expression d'une lutte pour la domination dans le champ ou, comme le propose Bernard Lahire56 comme l'expression d'une libido ilusio ? En somme, s'agit-il de représentations de lutte de groupe ou, de traces de l'expression de dimensions plus individuelles ? Bernard Lahire propose de dépasser le concept bourdieusien du champ par une relativisation de la force des combats dont celui-ci fait l'objet. Pour Lahire, le champ serait l'objet, en parallèle des phénomènes de lutte relevés par Bourdieu57, de l'expression d'une solidarité organique basée sur une communauté d'appartenance. Les traits de l'homme pluriel ainsi dessinés tendent à dresser le portrait d'employés depuis leur position dans le champ et donc, par rapport à leurs différenciations au sein du « groupe » mais aussi, depuis l'appartenance des individus au champ et donc en fonction d'une identité qui leur serait commune. Il y aurait donc des luttes aux caractéristiques différentes, les unes relevant d'un fractionnement dans l'entreprise et dans le champ de l'industrie pharmaceutique, les autres renvoyant à la volonté des agents d'être objectivé comme membre d'une entité commune et préstigieuse : la santé.

     

    Une distinction entre, individus objectivés comme des professionnels et, individus n'ayant pas un tel statut, peut également être envisagée au sein de l'entrepôt si on comprend celle-ci par la définition proposée par Hughes. En effet selon Hughes et à propos, notamment du champ médical, « le professionnel est quelqu'un qui fréquemment peut être défini comme celui qui a réussi à déléguer à quelqu'un d'autre le « sale boulot » et à ne garder que ce qui est lié à des satisfactions symboliques et à du prestige social58 ». La division morale du travail est, dans ce concept, basée sur l'acquisition par les individus, de licence et de mandat qui leurconfèrent respectivement des autorisations et obligations légales. En quelques sortes, les cadres de l'industrie pharmaceutique comme M. T. accèdent à un statut dont le degré de protection est objectivable par l'exclusivité de la détention d'un « savoir coupable » spécifique mais aussi, par l'existence d'institutions assurant la défense et, le contrôle des licences et mandats en délivrés. Cette perspective de division des employés dans un secteur professionnel construit par rapport à la détention de, ce que l'on pourrait apparenter à des charges autorise à appréhender l'industrie pharmaceutique comme divisé entre les professionnels, détenteurs de pouvoir et d'autorité déléguée par la société et, les non professionnels ne possédant ni licence ni mandat. Les préparateurs de commandes ne possèdent, en dehors de la licence de cariste, aucun des attributs du professionnel tels que les objective Hughes. Ces derniers semblent être positionné comme en « bout de chaîne ». Du fait fait, ceux-ci ne peuvent déléguer le sale boulot, à tout du moins au sein de Huilex. A l'occasion d'un stage au sein des entrepôts Danone j’avais pu constater une délégation de tâche depuis les préparateurs de commandes vers du personnel intérimaire. Du reste, il ne s'agit pas ici d'admettre la possibilité pour les caristes de posséder un mandat ou encore une licence qui leur conférerait le rang de professionnel, mais plutôt, d'introduire la possibilité pour ses derniers de jouir d'une part des prérogative du précieux statut.

     

    2.3 L'identité médicale comme prétexte à une logique de traçabilité

     

    Un contrôle commun : celui des marchandises et des préparateurs de commandes

     

    À l'aide d'outils informatiques, M. T. me propose de découvrir le rendement de l'un de « ses » préparateurs de commandes et, le taux d'erreur attribué à celui-ci. J’accéde à cette procédure après plusieurs demandes. M. T., dans un premier temps ne souhaite pas partager certains aspects de l'entreprise. Pour lui, par exemple, les données concernant les employés doivent rester confidentielles. Cette barrière va peu à peu s'estomper au fil du stage comme la signature de mon acceptation dans l'entreprise.
     

    Quelques manipulations sur l'ordinateur de M. S. permettent de dresser les « scores » des préparateurs de commandes. Cette procédure est, pour M. T. « un outil de contrôle efficace des employés ». À ce propos, M. T. souligne « l'importance de voir ce que font les gars quand je ne suis pas avec eux ». Nous le questionnons sur les actions, les décisions prises en amont de la lecture des données délivrées quotidiennement par le logiciel de « gestion des flux ». Pour M. T., il s'agit de faire régulièrement le bilan des gars et, « s’il y en a un qui déconne, il monte et je lui présente la liste de ses conneries ». On peut constater le caractère évaluatif du logiciel de gestion utilisé et, les sanctions informatiquement calculées qui en découle. L'employé qui monte au bureau de M. T. est confronté aux résultats de son travail tels qu'ils sont objectivés par le logiciel de productivité.

     

    À plusieurs reprises dans l'entrepôt des éléments viennent confirmer le « bon fonctionnement » de l'outil informatique de contrôle. Le Lorrain se méfie « du mouchard » et peste, ayant fait une erreur de saisie « c'est bon S. va encore me latter, demain j'y ai droit ». Chacun semble avoir intériorisé la présence de cet outil de contrôle virtuel. Pour F., « bah tu sais la machine elle se trompe pas, alors si on déconne bah on peu pas se cacher trop longtemps ». Son regard ne semble pas très critique. Cette position semble être en relation avec la position de chef d'atelier assumée par F. dans la mesure où son extériorité à la surveillance informatique lui permet de justifier ses exigences auprès des employés. En effet, dans de nombreux cas F., pour gérer « ses gars », leur résume la situation ainsi « de toute façon les gars si vous arrêtez pas vos conneries T. va le voir et va venir nous faire chier en bas, alors c'est comme vous voulez ». La réaction des agents à ce type de message s'apparente, le plus souvent, à de la résignation. La surveillance des flux de marchandises fait partie, selon M. T. du cadre nécessairement normatif de l'activité de Huilex. Selon lui, « Le caractère médical de notre activité nous oblige à opérer une surveillance étroite de nos produits, à la clef il y a la sécurité des usagers » nous déclare. Qu'en est-il, dans ses conditions, de la marge de manœuvre des employés ? Quelle prise sur eux-mêmes, sur leur environnement de travail ont ces derniers ?

     

    Bernard Lahire tente d'analyser les potentialités de dissonance des individus, de sortie du carcan déterministe que ceux-ci portent. L'ordinateur du « patron » est-il en mesure de contrôler la production si parfaitement que l'évasion, l'appropriation par les employés de production qui leur serait « naturellement » prohibée serait impossible ? Depuis les entrepôts on peut percevoir l'existence de marges de manœuvre qui se caractérisent notamment par le non-respect de certaines normes prescrites par le règlement de l'entreprise. La plupart de ces transgressions sont pourtant constatées par M. T., comme l'usage de cannabis- durant les temps de pauses par les préparateurs de commandes ou encore la tenue de course de clarck..

     

    2.4 Construction et déconstruction d'une identité médicale

     

    Les patrimoines dispositionnels relatifs aux cadres socialisateurs du travail prendraient la forme, outre l'intériorisation des consignes et modes de travail, de cadres communautaires, induisant une juxtaposition des masques portés par les individus sur leurs postes de travail. Les agents seraient à la fois des « potes » de travail et des employés. Pour Bernard Lahire, cette multiplication des sphères a pour conséquence de réduire l'effet structurant de chacune. Si l'on s'inscrit dans cette perspective de pluralité des dispositions individuelles, il est logique de se questionner quant à la répartition de celles-ci chez les employés. L'entreprise est-elle au centre des représentations, des pratiques, des raisonnements, existe-il une culture d'entreprise? En somme, une forme d'identité médicale existe-t-elle au sein de Huilex ? Celle-ci est-elle présente sous la forme d'une catégorie indigène faite de « l'expérience sociale quotidienne, développée et déployée par les acteurs sociaux ordinaires (...) pour rendre compte d'eux même, de leurs activités, de ce qu'ils ont en commun avec les autres et de ce en quoi ils en différent59 ». Tout à la fois, on pourrait envisager la construction d'une catégorie pratique par les leaders de l'industrie pharmaceutique « pour persuader les gens de se comprendre, eux, leurs intérêts et leurs difficultés, d'une certaine manière, pour persuader certaines personnes qu'elles sont « identiques » entre elles en même temps que différentes d'autres personnes, et pour canaliser, tout en justifiant, l'action collective dans une certaine direction60 ». La maîtrise des catégories pratiques en « action » dans l'entreprise apparaît comme un enjeu majeur pour construire des catégories analytiques plus fines. En somme il s’agit d'identifier les éléments qui, par leur singularité, feraient des individus un groupe comme, les jeux d'intérêts collectifs organisés par des « auto compréhensions particularistes ».

     

    L'inscription de l'activité de Huilex dans le secteur médical est très marquée. L'application de règles, de normes - notamment comprise dans le Code de la santé publique – commune à toute « la profession » est quotidienne. Derrière cette appellation de « professions médicales », peut se comprendre une catégorie socioprofessionnelle médicale lisse, unie ou, la diversité des professions qui la compose. Les traces de revendications ou, de rejets des employés, à un hypothétique « corps médical » sont de bon élément pour apprécier leurs représentation du travail qu’ils effectuent. Pour l'un des préparateurs de commandes « ici, on sauve des vies, si on s'arrête, pour les dialysés c'est fini » et, de me montrer une poche médicale destinée aux patients sous dialyse. Cette réflexion laisse entendre une appropriation, par certains employés, d'attributs et de fonctions associés à la médecine : guérir et soigner. Le discours du Lorrain s'apparente à un discours profane qui tend à « considérer que les techniques employées par les professionnels sont des moyens adaptés à des fins, les professionnels pour leur part les considèrent comme un Art à appliquer avec des règles61 ». En quelques sortes, les professionnels fort de leurs mandats, de leurs licences associent leurs activités à une représentation basée sur le prestige et la reconnaissance tandis que les « simples employés » propose une représentation de leur profession par rapport à la nécessité de la mission accomplie.

     

    Une vision unitaire de la médecine ne permet pas, selon Yann Faure62, d'en démêler les enjeux. Aussi, le sociologue s'inscrivant dans le système des professions construit par Abbot, appréhende-t-il la médecine la forme de différents « segments ». Cette représentation affinée de la médecine est construite pour un usage réflexif, en est-il de même dans les représentations communes ? Travailler pour Huilex permet-il aux employés de réaliser leur « transfuge culturel », d'assurer leur « promotion culturelle » ? À cette question, la réponse ne saurait être exclusive, en effet, on peut retenir plusieurs unités culturelles pour tenter une mise en catégorie des employés : une association par repère de leurs pratiques.

     

    Au sein de Huilex, je constate le croisement de plusieurs champs professionnels. L’univers logistique et ses enjeux classiques : timing, tournées ou clients et, le champ médical caractérisé par des objectifs spécifiques en terme d'identification, de péremption ou encore d'état des colis. Certains éléments apparaissent comme transversaux aux deux secteurs d'activités comme l'enjeu de la traçabilité des produits. Les individus peuvent se reconnaître ou être reconnus par association à leurs corps d'appartenance à tout le moins à celui qu'on leur a attribué. Le corps médical pourrait, pour justifier sa particularité, avoir « tendances à naturaliser et à instrumentaliser des « identités » sociales pour soutenir sa démarche partisane63 ». En quelque sorte, il y aurait une fabrication en amont d'une « identité médicale » visant à imposer des classifications propres et, à réduire la marge d'ajustement par les acteurs de celles-ci. Cette entreprise de construction, d'un groupe par la définition d'une identité, nécessite une mobilité permanente de la part des entrepreneurs entrepreneurs dans la mesure où « l'identité n'est jamais du point de vue sociologique qu'un état de choses simplement relatif et flottant64  ». Au sein de Huilex, la plupart des normes et consignes en vigueur viennent « d'en haut », « de là-bas, en Allemagne » selon F., celui-ci faisant référence au siège social du groupe Fresenius basé dans ce même pays. Le caractère normatif des procédures de formation et des « consignes » de traitement des marchandises en vigueur dans l'entrepôt Huilex. Cette harmonisation des actions au sein du groupe Fresenius Kabi apparaît comme une trace du processus de rationalisation opéré dans le secteur de l'industrie. Selon M.T., la « communalisation » des procédures permet de réduire les erreurs et d'améliorer la productivité de l'entreprise. À ces normes produites « en haut » s'ajoutent celles émanant des institutions étatiques régulatrices de l'industrie pharmaceutique. Les personnels des sites de productions, de distribution et même d'innovations seraient comme coupés, mis à l'écart des sources produisant les processus organisationnels auxquels ils sont soumis.

     

    Ainsi, pour Jean Peneff65, la profession médicale serait engagée dans une « étrange défaite » qui prendrait source dans une désorganisation chronique des professionnels. Les acteurs : médecins, chercheurs, industriels et répartiteurs, seraient engoncés, comme figés dans une « dérive morale et éthique ». Cet état des lieux, proposé par Jean Peneff, est accompagné de plusieurs enquêtes menées dans le champ médical et, notamment en connexion avec l'industrie pharmaceutique. L'image de la médecine, les représentations construites de celle-ci sont questionnées ce qui rouvre le dialogue relatif au prestige lié à l'appartenance des individus au corps médical. Jean Peneff constate le fort charisme de la profession médicale « dont (...) la position dans la société ne tient pas nécessairement, bien que ce puisse être le cas, à la spécialisation exceptionnelle (...) de tout ou partie de ses membres ». La construction d’une identité médicale est une des éléments révélateur du degré de « prestige sanitaire » attribué à une profession et des mécanismes de représentation symbolique utilisé pour y parvenir. Après la rencontre des employés in situ, qui, en bout de chaîne, assurent la répartition des médicaments, il me semble logique de nous intéresser à leurs inventeurs mais aussi à la construction en industrie du secteur pharmaceutique..

     

    3. Retour sur la construction en industrie de la pharmacologie

     

    À ce point de l’enquête, il semble justifié de préciser les liens, les connexions existantes entre les différentes entités intervenantes dans la diffusion des médicaments. Les laboratoires pharmaceutiques - en tant qu'espace normatif de travail - apparaissent comme la source des médicaments, le début du processus caractérisé par une phase d’innovation. L’invention des principes actifs et leur reproduction constituent les phases créatives de l'activité des industries pharmaceutiques. Les règles comme les stratégies relatives à cette première étape ont profondément évoluées depuis l’époque de la « petite biologie66 ». En effet, cette période, est marquée par l'apparition de nouvelles instances régulatrices, de nouveaux cadres normatifs producteurs de règles et de limites.

     

    Dans ce contexte, l'activité du médicament a évolué selon de nouvelles orientations. Une stratégie, que l'on pourrait qualifier d'industrielle, a été mise en place. De coûteux équipements ont, par exemple, remplacé les paillasses, parfois improvisées, de ceux que l'on désignait comme des inventeurs de médicaments. Philippe Pignarre, ancien cadre dirigeant au sein de l'industrie pharmaceutique, propose d’envisager l’histoire de cette industrie en plusieurs temps. Une première ère est qualifiée « d’époque des grandes découvertes », celle-ci correspondrait à une « époque un peu sauvage » où « l’imagination de pharmaciens d’officines entreprenant » pouvait déboucher sur la mise en circulation de médicaments sans aucune autre forme de contrôle. Ainsi, comme l'écrit Michel Drancourt67 à propos de la recherche : « pendant longtemps, la recherche s'est développée au hasard de la curiosité des savants et des talents de bricoleur de génie (...) et hélas aussi des exigences de la préparation à la guerre ». La recherche, la vente des médicaments étaient alors peu encadrées, aucune loi n’obligeait les inventeurs à pratiquer des essais cliniques en préambule à la mise sur le marché de leurs inventions. Des remèdes découverts durant cette épopée sont devenus des blockbusters, d’autres, comme la Thalidomide, ont engendré de véritables catastrophes.

     

    Une deuxième période, désignée par Philippe Pignarre sous l’appellation de « déclin », succède aux temps des grandes découvertes. Cette phase descendante est caractérisée par un renforcement des procédures et des réglementations relatives aux médicaments. Les essais cliniques , qui consistent en une série de tests et d'évaluations des médicaments en préalable à leur mise sur le marché, se sont alors généralisé comme une norme occidentale entraînant un phénomène de bureaucratisation au sein de l’industrie pharmaceutique. En conséquence, le temps de mise au point des médicaments s'est considérablement accru. Les laboratoires pharmaceutiques ont repensé leurs stratégies pour tenter de maîtriser les nouveaux contours du champ dans lesquels ils se trouvaient.

     

    Marc-Hubert Depret et Abdelillah Hamdouch68 propose d'objectiver les variations des dynamiques économique et sociale de certain secteur de l'industrie en dépassant le schéma explicatif établi par Schumpeter. Cette proposition permet d'appréhender dans une dynamique historique de changement la période libellé sous le terme de « déclin » par Philippe Pignard. L'influence des changements techniques sur la dynamique sociale reste prise en compte dans l'analyse de Depret et Hamdouch. Leur thèse associe le facteur technique à celui de la trajectoire technologique spécifique de certain secteur d'activité. En somme, les changements intervenus au sein de l'industrie pharmaceutique seraient co-construits, d'une part sur la base de changement perceptible sur le « temps long » et, d'une autre part sur des changements, comme des réactions, des adaptations comprises dans un temps et un espace d'application plus restreint. Depret et Hamdouch proposent le concept de « dynamique co-évolutive structurante » pour appréhender la construction des changements intervenus dans l'industrie pharmaceutique. Pour ces derniers : « après une période de relative stabilité, le secteur de l'industrie pharmaceutique connaît en effet, depuis plus d'une trentaine d'années, de profonds changements (avènement d'un nouveau paradigme [biotechnologie] de l'innovation; de rendement décroissant du paradigme [pharmaco chimique] traditionnel; redéfinition du rôle de la Science et de son organisation; évolution des modes de consommation; mise en place de nouvelles politiques de gestion des systèmes de santé; émergence de nouveaux acteurs industriels et institutionnels) qui remettent progressivement en cause ses structures, ses stratégies, ses modes d'organisations, ainsi que les contours de son environnement ». Cette analyse marque l'impact majeur des réponses proposées par rapport à des changements globaux sur l'état du secteur de l'industrie pharmaceutique. Des transformations, comme l'arrivée des personnages de l'expert et du financier, marquent profondément le champ alors que ces dernières s'inscrivent, en comparaison avec le temps des « grandes transformations », sur une période courte - quelques années ou dizaine d'années.

     

    L’apparition d'acteurs institutionnels relevée par Pignarre mais aussi par Depret et Hamdouch dans le champ de l’industrie pharmaceutique, s'accompagne d’un renforcement de l’influence des marchés financiers – apparition du personnage du « financier » selon M. T. - dans cette même industrie. Cette mise en perspective de nouvelles associations d’intervenants permet de dresser une ébauche du cadre actuel d’action de l’industrie pharmaceutique.

     

    3.1 Les experts et financiers comme référents dans l'industrie pharmaceutique

     

    Le champ de l'industrie pharmaceutique est soumis aux effets des transformations qu’ont connu les industries depuis la crise de 1974. La traduction de ces mutations ne saurait être identique pour chaque entreprise ou même, pour chaque activité. Toutefois des caractéristiques communes, stigmates de la crise et du processus de modernisation, peuvent être mises en évidence. La redéfinition du rôle des salariés s'impose comme un enjeu incontournable même si les conséquences sur la réorganisation du travail qu'elle induit se traduisent de différentes façons.

     

    Cédric Lomba propose dans une approche évolutionniste plusieurs lectures de ce phénomène. Le paradigme explicatif de la rupture, porté par les tenant du « post », tend à définir l'évolution du rôle des travailleurs par rapport aux nouvelles références d'organisations du travail - japonaises notamment. Pour certains chercheurs, les transformations relatives à l'industrie sont perçues comme un phénomène de « rupture ». Celles-ci peuvent être assimilées à une construction patronale visant à activer « une nouvelle manière de dominer les ouvriers » alors que d'autres évoquent « les aspects positifs constatés dans les entreprises (...) en ce qui concerne l'activation des « compétences des travailleurs69 ».

     

    En opposition, les tenants du « néo » développent le paradigme dit de continuité selon lequel, « la rupture annoncée ne constituerait qu'un changement de surface, laissant inchangé les aspects essentiels des formes classiques de la division taylorienne du travail ». La mise en articulation de ces deux théories permet d'envisager le poids de la redéfinition des tâches dans le secteur industriel. Toutefois, l'étude de sites, de situations précises permet selon Cédric Lomba, de « mieux cerner les processus de création des savoirs dans les univers professionnels et ainsi de sortir des représentations « naturalisantes » de ce monde ouvrier ».

     

    Dans le cadre de cette recherche on peut traduire les traces de ces mutations par l'émergence de « nouveaux personnages » au travers notamment de l'étude de la division du travail. La recherche de rationalité semble être à l'origine de la définition de ces profils spécifiques. La définition par Abbot d'une profession comme « un métier mettant en oeuvre un savoir abstrait pour résoudre un problème concret » caractérise la situation des experts. Les fonctions de ces nouveaux agents étaient jusqu'à présent réparties, diluées dans les différentes équipes de travail, il n'existait pas de postes spécifiquement relatifs à ces activités. La confirmation de la figure de l'expert comme incontournable tend à envisager une production de savoir, de normes, de connaissances réalisées selon des enjeux spécifiques et nécessairement normatifs. En somme, les industries pharmaceutiques introduisent, par l'emploi de « financiers » ou d'experts, de nouveaux mécanismes de prises de décision basées sur une rationalité financière et contextuelle. Selon D. Benamouzig, les financiers tiendraient une position professionnelle intermédiaire entre la profession médicale et l'état. En somme, l'apparition du personnage du financier, introduirait dans le domaine médical « le calcul comme raisonnement économique, celui-ci acquiert progressivement une robustesse et une consistance cognitive qui lui permet d'acquérir une certaine autonomie dans les pratiques70 ». Il s’agit ici-de souligner la puissance normative des programmes établis par les financiers et les experts sur le travail de recherche. Les chercheurs oeuvrant dans les laboratoires de recherches sont, dans un tel système, réduits à exécuter les business plans établis par des collèges d'experts.

     

    3.2 Le personnage du chercheur dans une perspective historique

     

    Le chercheur est, en quelque sorte, au centre du dispositif organisé par l'industrie pharmaceutique. En effet, celui-ci a pour charge le développement de nouveaux produits, la découverte d'innovations, celles-ci demeurant indispensables à la croissance de l'industrie pharmaceutique. Le cadre de travail des « inventeurs de médicaments » a considérablement muté depuis la période désignée comme étant celle du « Far West médical » par Philippe Pignarre. Depuis les années 1950, le profil du chercheur a été reconstruit par le jeu de contraintes spécifiques apparues dans le champ de l'industrie pharmaceutique. Le personnage de l'apothicaire, du préparateur d'officine s'est effacé pour laisser place au personnage du chercheur : employé par un groupe pharmaceutique. Les évolutions techniques, scientifiques, mais aussi économiques ont précipité la rationalisation de l'industrie pharmaceutique. En somme, la fabrication des médicaments est passé à un stade industriel jusqu'à rendre obsolètes les petits laboratoires et leurs équipes de recherches menant des activités de recherches à « petite échelle ». En somme nous constatons un mouvement de concentration des capitaux et de nouvelles modalités quant à la division du travail.

     

    3.3 La mondialisation, une redistribution des moyens et domaines du chercheur

     

    Cette rupture entre petite et grande entité, entre PME et multinationale peut être mise en perspective par l'étude de la construction en groupe des « grands labos ». Ainsi, l'historique du groupe Fresenius Kabi décrit-il la transformation d'une pharmacie de quartier allemande en une firme multinationale opérante dans le secteur de l'industrie pharmaceutique. Les données relatives aux nombres d'entreprises impliquées dans la fabrication des médicaments en France peuvent également être retenues comme des indicateurs démonstratifs du phénomène de rationalisation dans le secteur de l'industrie pharmaceutique.

     

    En effet, à la lecture de ces chiffres, nous constatons un recul très important de l'effectif - en nombre d’entreprises - des entreprises impliquées dans l'industrie du médicament. En 1976, 176 entreprises réalisaient 90% de la production de médicaments71 alors qu'en 1999, celles-ci n'étaient plus que six pour réaliser 50%72 de cette même production. Les opérations de fusions entre les groupes sont à l'origine de cette réduction du nombre des entreprises. Les « survivantes » pour se maintenir, doivent anticiper les règles d'une compétition mondiale où chacun cherche à distancer l'autre dans une course à la croissance financière.

     

    A l'heure actuelle, trois groupes français dominent la production de médicament - Aventis, Sanofi-Sinthélabo et Servier - même si « hormis ces grands groupes, le tissu industriel à capitaux français comprend quelques entreprises d'origine familiale (...) comme Biomérieux-Pierre Fabre, Beaufour ou Ipsen73 ». La position de leadership du trio « Aventis Sanofi-Synthélabo Servier » ne s'entend que par rapport aux groupes « à capitaux français ». En effet, 51 % des médicaments distribués en France proviennent d'entreprises aux « capitaux étrangers ». Le poids de l'industrie pharmaceutique française apparaît donc relativement faible sur son propre territoire. A l'échelle mondiale, la France représente une part modeste des capitaux générés par l'industrie pharmaceutique. En 2000, le chiffre d'affaires des médicaments distribués représentait 10 milliards d'euros pour le groupe  « France Allemagne », contre plus de 20 milliards pour le groupe « États-Unis Japon » - en termes de production globale. L'enjeu de la recherche apparaît comme fondamental dans la course au chiffre d'affaires. La découverte, par les chercheurs, de molécule à fort potentiel pharmacologique est la traduction de ce nécessaire effort d'innovation.

     

    En 2004, 41 médicaments issus de nouvelles molécules ont généré, à eux seuls, au moins un milliard de dollars en terme de chiffre d'affaire mais, un seul appartenait – l'appartenance est ici définie par la possession de brevets - à un groupe français le groupe Sanofi-Aventis en l'occurrence. Cette moindre représentation des groupes français dans l'invention des nouveaux blockbusters se confirme à l'horizon 2007. En effet, selon la revue Datamonitor, sur vingt neuf médicaments promis aux marchés dans les années 2007/2008, un seul serait proposé par un groupe français.

     

    3.4 Du savant à l'identité nationale au chercheur à l'identité transnationale

     

    Ces éléments contextuels pourraient signifier la fragilité de la recherche Française ou au moins pourrait-on évoquer l'illisibilité de celle-ci. En effet, la bonne santé de l'industrie pharmaceutique française semble anachronique au vu des importants efforts de recherche réalisée par celle-ci et, paradoxalement, de la faiblesse des résultats - constatés plus haut - dans la course aux brevets. Comme nous l'indiquions précédemment, les médicaments au succès planétaire ne sont que très rarement français aussi, peut-on se questionner sur le devenir des efforts en recherche et développement consentis par les trois premiers groupes français74. En 2000, les membres du trio « Aventis, Sanofi Synthélabo et Servier » ont affecté 17% de leur chiffre d'affaires dans les recherches et, celles-ci ont été poursuivies pour 43,5% d'entre elles hors de France – jusqu'à 70% pour le groupe Sanofi-Aventis. On peut relever des mutations dans la constitution du « trio de tête » de l'industrie pharmaceutique réalisée entre 2000 et 2008. En effet, les groupes Aventis et Sanofi Synthélabo sont, à présent réunis dans un même groupe : Sanofi-Synthélabo75. La question de la définition de la nationalité d'appartenance des groupes opérant dans le secteur de l'industrie pharmaceutique pourrait expliquer les décalages entre dépôts de brevet et croissance du chiffre d'affaires. Cette voie explicative s'appuie sur le constat d'un jeu permanent des fusions acquisitions entre les entreprises actives dans la production de médicaments.

     

    Cette mobilité permanente des flux de capitaux, des actionnaires, des pavillons d'appartenances et, des chercheurs, brouille les possibilités de lecture de l'activité de ces groupes par rapport à un État. Le groupe Sanofi-Aventis par exemple, est constitué de capitaux allemands et français et comporte de nombreuses filiales basées hors d'Allemagne ou de France. Comme nous l'avions constaté dans le cas du groupe Fresenius, les « grands groupes » de l'industrie pharmaceutique, survivants du « Far West médical », ont une architecture extrêmement complexe et mobile. Ces caractéristiques tendent à définir le champ de l'industrie pharmaceutique comme une entité, faite de filiales évoluant dans différentes nations et qui, à tout moment, peuvent se confondre et ainsi, par réduction de leur somme, accroître leurs tailles respectives. La définition des relations entre les groupes pharmaceutiques et les États qui accueillent leurs activités doit être questionnée pour comprendre les enjeux, les schèmes de construction du « prestige sanitaire ».

     

    Chapitre III. La recherche de médicaments, une autre activité sous le contrôle de l'industrie pharmaceutique

    1. État et industrie pharmaceutique : une association sans définition

     

    La volonté étatique d'encadrer de façon plus efficace les découvertes, la distribution de produits ayant trait à la médecine va contribuer au phénomène de concentration des entreprises de l'industrie pharmaceutique. En effet, à partir de 1959, la procédure des visas va devenir une obligation légale pour les fabricants de médicaments. Sans l'obtention de cet agrément, aucune distribution de produit n'est possible. Dans un premier temps un comité technique spécialisé assure la délivrance du précieux sésame. Ce dispositif, coûteux pour les chercheurs va induire une « professionnalisation » des chercheurs. Celle-ci se traduit par une réorganisation de la division du travail basée sur une séparation entre chercheurs et financiers, entre chercheurs et industriels.

     

    La procédure du visa va disparaître progressivement pour laisser place au système plus abouti des brevets. Celui-ci prend en compte un nouveau paramètre : la protection de la propriété industrielle. En effet, le mécanisme des visas ne prévoyait pas de dispositif empêchant la copie des produits ayant réussis leur examen de passage.

     

    En somme, le dispositif ne prévoyait qu'un volet, destiné à protéger le consommateur tandis que la découverte elle-même ne bénéficiait pas de protection. Le traité de Rome, entré en vigueur le 4 juillet 1959 a introduit la notion de protection de l'inventeur et donc de la recherche. Le processus étatique visait à assurer une fonction juridique au-delà de la fonction régalienne de protection de la santé publique. Par la suite, l'autorisation de mise sur le marché des médicaments a été régie par les textes de lois ayant traits aux brevets d'inventions. Ainsi, le chercheur doit-il agir dans une superposition de cadres normatifs avec, d'une part, des contraintes économiques et relevant de la discrétion industrielle et, d'une autre part les impératifs liés à la protection, la sécurité des consommateurs ou objectivés comme tels.

     

    1.1 L'optimisation administrative et financière comme nouvelles conditions de recherche

     

    Le contexte de travail des chercheurs a subi une série de transformations depuis les années 1950. Les structures de recherche indépendante se sont raréfiées au profit de groupes aux dimensions et aux moyens financiers plus importants. Cette logique de fusion acquisition est une réponse aux exigences financières, administratives devenues insupportables pour les petits industriels pharmaceutiques. En effet, comment, avec de faibles moyens, assumer les très coûteuse technique de contrôle « qui doivent être prévues de telle sorte qu'elles garantissent la qualité du médicament, y compris au stade de la fabrication en série76 ».

     

    Le schéma des étapes de la « recherche privée » de médicaments va être repensé passant d'un modèle de recherches empirique, visant à « découvrir des substances exogènes ayant un rôle thérapeutique », à des processus basés sur le couple « chimiste-pharmacologue » - in fine une rationalisation induisant de raisonner sur le projet de recherche à partir de la projection d'un médicament spécifique. Ainsi, les recherches seront-elles entreprises depuis un objectif précis, définies par une « direction technique ». Cette dernière entité agit en amont des chercheurs et donne à ceux-ci des consignes et des orientations de travail strictes. Les buts poursuivis par la nouvelle organisation visent à intégrer le coût des tests pharmacologiques, des études biologiques complémentaires et des études cliniques rendues obligatoires par la loi, dans le cadre de processus de recherche. Sur ce dernier point le processus d’internationalisation des textes législatifs est remarquable, comme pour rendre plus réalistes une compétition pharmaceutique se jouant sur un terrain mondial. L'industrie pharmaceutique exploite toutes les solutions possibles pour optimiser les chances de découvertes innovantes.

     

    L'émergence des biotechnologies et en particulier du bio pharmaceutique entraîne une « rationalisation du processus de découverte pharmaceutique traditionnelle77 ». La chimie combinatoire ou encore, le procédé de criblage à haut niveau de molécule sont autant de nouveaux moyens techniques comprit dans le secteur biomédical. Les firmes de biotechnologie comme Nesta ou Mangematin, font l'objet « d'une logique de préemption adoptée par les « grandes pharma », celle-ci consiste à accéder le plus tôt possible aux savoirs incarnés par les brevets et aux candidats médicaments prometteurs pour renouveler leurs pipelines de produit, et ce, en particulier auprès de nouvelle entreprise de biotechnologies ». L'industrie pharmaceutique se dote de partenaires apparentés au secteur biomédical. Ces entreprises sont le plus souvent de petites unités de recherche TPE/PME qualifiées par Suives et son équipe sous le terme de  « start-up bio pharmaceutique d'innovation ». Par la suite, au travers d'entretiens réalisés avec Patrick, chercheur nous constaterons que les unités de recherche bio pharmaceutique en partenariat avec les industriels, sont parfois des entités publics : des « organisations inventives incubées ».

     

    La recherche s'affranchit peu à peu d'un caractère « romantique » pour tendre vers une rentabilité maximale et permettre aux capitaux industriels qui la contrôlent de croître. La course aux brevets entraîne une optimisation par les groupes pharmaceutiques de leur capacité de recherche qui se traduit par une externalisation massive et diversifiée des activités recherche et développement. Le cahier des charges, exigé par les autorités sanitaires pour l'autorisation de la mise sur le marché d'un médicament, agit ici comme un frein, à tous le moins comme un régulateur des ambitions de recherche alors que le mécanisme des brevets permet de garantir aux firmes en collaborations une répartition contrôlée des gains tirés des recherches.

     

    Le scientifique, souvent indépendant de l'industriel et membre d'un laboratoire de recherche, agit comme un exécutant et conserve une marge décisionnaire relevant uniquement de la technique. C’est-à-dire que celui-ci mène des travaux dans un cadre tracé par un collège de direction labellisé comme scientifique mais, également marqué par une forte rationalité économique. En somme, le système de caution scientifique, support « traditionnel » des projets de création d'unité78, s'effacerait devant des mécanismes basés sur une caution financière – la validité économique du projet. Ce schéma renvoie à une certaine immobilité de la recherche dans la mesure où les industriels resteraient prudents dans leurs entreprises d'innovation afin de réduire les risques d'échecs, de refus de leurs principes par le Ministère de la Santé publique et de la Sécurité sociale. Dans le cas de Fresenius Kabi, l'activité de la société repose sur la fabrication et la distribution de médicaments ne comportant que très peu d'innovation. M. T. à ce sujet nous précise que les produits distribués par Huilex sont « des classiques utilisés dans tous les hôpitaux et pour longtemps » et que « cette activité est pérenne grâce au réseau de distribution construit par Fresenius Kabi et matérialisé par Huilex ». Ces déclarations mettent en exergue le positionnement de Fresenius Kabi sur des « marchés traditionnels » pour lesquels les coûts de recherche et de développement sont réduits.

     

    1.2 Une moindre distinction entre recherche fondamentale et recherche appliquée

     

    La question de la place de la recherche fondamentale apparaît, dans le cas de Fresenius, comme une thématique en perte de vitesse. Pour Gilles Guyot, assistant à l'I.A.E de Lyon, l'épuisement des techniques de recherche et de leurs résultats résiderait dans une double problématique. Celui-ci pointe « l'insuffisance de la connaissance des mécanismes biologiques de base et, l'absence d'une collaboration réelle entre chercheur du secteur public et de l'industrie ». Ce point de vue donne à voir de l'étrangeté ou, de la complexité des liens tissés entre l'Etat et l'industrie pharmaceutique. En effet, l'Etat serait, dans le cas d'une plus étroite collaboration entre privé et public, tout à la fois: l'innovateur et le contrôleur des médicaments comme il serait, le financier et le créancier - par l'impôt - des industries pharmaceutiques.

     

    La part des recherches menées par le secteur public au travers notamment des hôpitaux, des laboratoires de recherche ou des universités reste faible - environ 30% des recherches en cours en 2002 étaient menée dans le « public » contre 70% pour le secteur privé. Toutefois ce rapport de force est à relativiser dans la mesure où, « la recherche fondamentale, responsable de la plupart des découvertes, est plutôt universitaire alors que l'optimisation, source de la plupart des innovations, est essentiellement prise en charge par les industriels79 ». La collectivité aurait, en quelque sorte, l'initiative – et supporterait les coûts - de la recherche fondamentale tandis que le secteur privé assurerait l'exploitation de celle-ci. En effet, beaucoup d'inventions attribuées à l'industrie pharmaceutique ont été en fait, des innovations réalisées à partir de données scientifiques pré- établies. Une telle situation peut s'expliquer par un découpage du processus de recherche. « De l'invention qui est essentiellement une idée, il y a un processus qui va jusqu'à son épanouissement final sous la forme d'une structure pratique, en passant par l'étude de prototypes ou, d'installations pilote: ce stade intermédiaire peut encore être universitaire si l'université dispose des moyens matériels adéquats. L'industrie n'apparaît que si l'innovation permet la satisfaction d'un besoin humain80 ». Cette analyse revient à construire une représentation de l'industrie pharmaceutique comme une entreprise de pillage des données scientifiques récoltées par la recherche publique. En quelque sorte, les industriels assureraient une récolte régulière des résultats de recherches objectivés comme étant les plus prometteurs. La répartition des rôles - entre laboratoires privés et laboratoires publics - et des « récompenses » engendrées par ceux-ci est loin d'être aussi manichéenne. Des associations plus fines entre privé et public se substituent au modèle basé sur une succession alternée des rôles. Les programmes de recherches tendent à comprendre une mixité des statuts de leurs membres avec une collaboration étroite entre les universitaires ou, les hospitaliers et les agents des industries pharmaceutiques.

     

    Les différences éventuelles entre recherche fondamentale et recherche appliquée semblent s'imposer comme la trame de la distinction entre laboratoires de recherche publique, insérés dans un cadre hospitalier ou universitaire et, laboratoires privés compris dans un cadre entrepreneurial. Pour autant, les termes du passage de la formule au médicament restent flous. En effet, pour Gilles Guyot « il est indéniable qu'a la fois pour des raisons de carrière - tout entière basée sur des publications - et de principe, aucun chercheur universitaire n'avouera aisément faire de la recherche appliquée, alors que beaucoup en font ». À l'inverse, la recherche industrielle produit des travaux qui mériteraient probablement une reconnaissance académique empêchée intrinsèquement par les « nécessités du secret industriel ».

     

    Les mécanismes de la constitution des laboratoires publics en France sont des éléments à prendre en compte pour envisager d'appréhender les distinctions entre recherches fondamentales et recherches expérimentales. De même, les connexions entre secteur privé et secteur public prennent souvent essence dans la construction même des « unités administratives de recherches ». Eric Brian et Marie Jaisson81, nous proposent de décrire, par une succession d'étapes, la mise en place de telles entités.

     

    Par l'étude de cette proposition historique, nous constatons un phénomène de « recyclage de traces de collectifs plus anciens » dans les processus de constitutions des différents laboratoires de recherches publics française. En quelque sorte, se joue, comme dans le champ de l'industrie pharmaceutique, un jeu de fusion entre les groupes de recherche. Cette suite de mise en association va entraîner une redistribution des équipes de recherches et, induire « un flou entre les entités administratives ». Brian et Jaisson constatent dans, ce que l'on pourrait qualifier de rationalisation du secteur de la recherche public, une résurgence importante « des tensions entre tendances fondamentalistes et tendances financières ». Ainsi, les stratégies de recherches seraient orientées en fonction de ses deux directions, l'une basée sur le prestige de la discipline, l'autre procurant une justification sociale et des fonds à celles-ci. Dès lors, « le travail de direction d'un laboratoire consiste en la sauvegarde de son unité: en ce sens il s'agit d'un travail politique ».

     

    L'expression de la lutte des laboratoires pour « leurs » crédits de recherche, leur maintien, peut-être caractérisée par l'exercice de stratégie de contournement, de la part des responsables d'unités de recherches, des critères et normes de recherches exigés par les institutions de tutelles. Pour Brian et Jaisson, « l'autorité scientifique purement institutionnelle ne serait qu'une illusion », ce point de vue est appuyé par les distances constatées entre, les rapports d'activités proposés par les laboratoires à leurs autorités de références et, l'activité effective au sein de ces mêmes laboratoires. Les combinaisons des ingrédients de l'autorité scientifique résideraient dans un enchevêtrement d'alliances entre les chercheurs et, dans la présence d'un système hiérarchique informel basé sur le degré de connaissance et d'intégration du « réseau ».

     

    Les travaux de recherche dans le domaine pharmaceutique en France apparaissent donc comme segmentés entre secteur public et secteur privé. De ce fait, l'expression, l'aboutissement des équipes de recherches se traduirait, d'une part pour les laboratoires publics par la publication d'ouvrages et d'articles et, d'une autre part pour les laboratoires privés par le dépôt de brevets suivi de la mise en production. Des rapports comme schizophréniques se dessinent entre les entités publiques et les entités privées avec une intervention croisée des deux parties tout au long du processus. Au sujet des liens entre État et entreprise, j’avais pu constater au sein de Huilex, la réalité de la surveillance des médicaments en aval de leur fabrication par un contrôle stricte des répartiteurs de médicaments. En amont, au stade de l'invention des principes actifs, le privé et le public se confondent dans le processus de recherche. Tout d'abord au niveau de l'élaboration même des médicaments avec, une collusion des travaux et des équipes de recherche mais aussi, au niveau des contrôles assurés sur la production avec une répartition des tâches et des coûts qui leur sont relatifs.

     

    1.3 Du laboratoire universitaire aux groupes de l'industrie pharmaceutique

     

    Le « monde des chercheurs » oeuvrant dans l'industrie pharmaceutique apparaît comme divisé entre laboratoires privés et publics, entre reconnaissance académique et gratitude financière. Les enjeux humains mais aussi fiscaux, peuvent apporter une part d'explication à la situation d'opacité régnant dans le champ de l'industrie pharmaceutique et, plus spécifiquement au niveau de la recherche. On pourrait considérer les espaces publics et privés comme le terrain d'expression possible des chercheurs, ceux-ci évoluant d'un point à un autre du système selon leurs objectifs et selon les perspectives offertes. Du reste, cette mobilité des chercheurs entre privé et public semble importante. Les trajectoires professionnelles des chercheurs sont fréquemment sujettes à des allez retour entre privé et public. L'expression de ces parcours se comprend par les nombreux cas de « transfuges » recensés depuis les laboratoires de recherches des universités vers les laboratoires de recherches privés.

     

    De ces échanges ressortent une certaine unité du corps des chercheurs et, probablement l'existence de schèmes d'organisation qui transcendent les limites administratives établies formellement entre privé et public. Jean Peneff et son équipe de recherche mettent en évidence, au sein d'un établissement hospitalier, l'existence de mécanismes permettant une sous-traitance d'essais thérapeutiques depuis le privé vers le public. Cette activité est organisée, selon Jean Peneff, « dans une absence totale de clarté et, se déroule à l'insu des directions hospitalières ». Christophe Andreo – sociologue collaborateur de Jean Peneff -, chargé d'observer un service de réanimation dans ce même hôpital, rapporte l'existence d'échanges d'indemnités entre les laboratoires privés et les chefs de services. Pour l'un de ces derniers, « son service a besoin d'argent pour la recherche » et notamment pour « entretenir un thésard, un étudiant en DEA et un technicien ».

     

    La situation observée par l'équipe de Peneff traduit l'opacité, la spécificité des liens tissés « par les hommes » entre le privé et le public souvent en dehors de tout cadre légal. J’ai rencontré Patrick, jeune chercheur en pharmacologie galénique opérant dans un laboratoire universitaire et, dont la situation « professionnelle » caractérise la tension existante entre recherche fondamentale et recherche appliquée.

     

    2. Le cas de Patrick, chercheur au sein du public au service du privé

     

    Pour aborder l'industrie pharmaceutique d'un point de vue « accessible » je retiens dans un premier temps la position d'observateur au sein d'une entreprise répartitrice de médicaments. Depuis l'entrepôt Fresenius, nous nous sommes attachés à dresser une monographie de l'activité telle que celle-ci se présentait à nous. Par cette campagne d'observation nous avons pu, au-delà de l'exploration du terrain, pratiquer une « initiation sociale » relative au représentations symboliques du champ de connaissance envisagé comme objet. En somme, dans le cadre de cette recherche, l'analyse des matériaux récoltés sur le terrain a engendré de nouveaux questionnements sur notre objet et l'ouverture de pistes, jusqu'alors invisibles.

     

    La multiplicité des statuts, des appartenances attribuées aux « agents » et aux groupes de l'industrie pharmaceutique est apparues comme une thématique transversale dans la mesure où, celle-ci est observable depuis toutes les positions – points de vues - de recherches pratiquées. En effet, à différents moments de notre enquête nous constatons la relative illisibilité des identités professionnelles dans le champ de l'industrie pharmaceutique. En susse de ce flou des « identités humaines » vient s’ajouter la mobilité extrêmement importante relative aux formes – administratives, juridiques – adoptées par les entreprises. Pour approcher de nouveau ce phénomène je réalise une série d'entretiens avec Patrick que nous présenterons comme un « jeune chercheur en galénique ». Le but de ces séances est, à la façon d'un récit biographique de « dépasser les catégories explicatives allant de soi » pour tendre vers le recueil d'un discours contenant « des moments où, les conventions et les rites sont brutalement abolis82 ».

     

    La question des liens entre institutions étatiques et industries pharmaceutiques nous semble intéressante et constitutive de la mobilité constatée quant aux états juridico-administratifs des groupes pharmaceutiques. Cette imbrication des sphères publiques et privées est difficilement objectivable tant les relations semblent particulières et informelles entre les parties. Du reste, « à travers l'histoire d'un individu, on peut aussi faire l'histoire d'institutions qui sont loin d'être clandestines83 ». Dans cette phrase, Jean Peneff évoque le rôle d'informateurs, joués par des soldats, des instituteurs à leur insu et, révélé à tous le moins extériorisé, à l'occasion de récit de vie. L'enjeu du dialogue ouvert avec Patrick est de recueillir les représentations de celui-ci sur son activité et, de les confronter comme dans un dialogue avec notre corpus de recherche.

     

    2.1 La situation de Patrick : du Master au Doctorat; un parcours

     

    Patrick est actuellement en troisième année de doctorat, il bénéficie pour réaliser ce projet d'un financement sous la forme d'une bourse CIFRE84. Cette forme de bourse associe capitaux privés et capitaux publics, celle-ci permet, selon Patrick, « de contrebalancer le poids du corps enseignants et en même temps de favoriser une insertion dans le monde du travail ». Le cadre de travail « doit être une structure du type CNRS, INSERM ou INRA pour pouvoir prétendre à un niveau scientifique suffisant pour encadrer un thésard ». L'accès à cette forme de poursuite d'étude réside, en principe, en l'acceptation par un jeune chercheur d'un projet de recherche définit par une entreprise productrice de médicament.

     

     

    « Alors, le, le plus dur ça été dans un premier temps de trouver un thème porteur et, alors on a fonctionné à l'inverse pour l'obtention de la bourse CIFRE. Normalement c'est un industriel qui a un projet avec un laboratoire d'accueil CNRS ou autres. Ils font une offre et t'as des candidats qui viennent enfin, des thésards et eux, ils font un recrutement comme pour un job en fait et, donc pendant mon année de doc...de DEA, donc ouais pour le DEA j'avais fais une étude de, de brevets, pour trouver une nouvelle forme pharmaceutique innovante. Il y avait un embryon d'idée qui était intéressante mais il fallait développer plus donc euh une thèse, trois ans d'études heu minimum et euh sans financement, pris au milieu des guéguerre politique entre les différents chefs de services et autre, donc c'était un peu galère, donc il a fallu monter un dossier. On a appris tous les rouages un peu, comme euh: qui, à quelle porte il faut taper pour avoir le bon dossier, comment le remplir, le présenter, le soumettre à une entreprise qui soit à peu prêt intéressée. Puis, il a fallu vendre le projet, une fois qu'on a trouvé un laboratoire bah, après on a développé tout le truc, avec les expérimentations animales euh (...) »85

     

    Dans cet extrait d'entretien, Patrick se représente le plus souvent par « on », induisant la dimension collective de sa phase de prospection d'une bourse d'étude. Patrick précise, à propos de l'emploi du pronom « on » dans son discours, la forte implication des professeurs dans le processus de prospection et de formalisation des financements de projets de recherches. La définition du sujet de recherche peut donc être arrêtée en amont du doctorat, comme le prolongement des travaux de recherche effectué par l'étudiant lors de ses années de Master. La possibilité de poursuite d'études au-delà du Master peut être conditionnée par l'acceptation d'un projet de recherche privée ou par la captation de recherches déjà entamée.

    Le statut de Patrick apparaît partagé avec des attributs prêtés habituellement aux employés et d'autres relatifs au personnage du thésard. Patrick, à propos de son statut, explique :

     

    « je suis employé, enfin le salaire qui m'est versé, c'est par le laboratoire privé,

    mais lui touche une subvention de l'Etat pour m'embaucher. C'est le système qui

    a été un petit peu mis en place. Ils touchent à peu près 15 000 euros par an, en

    sachant que moi, il me payait en brut euh, 18 000 et des poussières euh, 21 000

    je crois qu'en même, donc ça fait du 1300 euros net par moi à peu près, donc

    l'un dans l'autre ça lui coûte la moitié ».86

     

    2.2 Du fondamental à l'expérience où la boucle est bouclée


     

    Les distinctions entre recherche fondamentale et recherche expérimentale sont très peu marquées. En effet, un emboîtement des deux démarches scientifiques s'opère au sein des unités de recherche scientifiques publiques. La sélection même des allocataires de thèses dépend des possibilités commerciales induites par les projets de recherches. Cette condition d'attribution des crédits de recherche marque la force de la rationalisation financière en marche dans les laboratoires de recherches labellisés comme public. Patrick explique comment, selon lui, les mécanismes de sélection des futurs chercheurs oeuvrent à la financiarisation de la recherche.

     

    « Bah en fait publié, euh optique du thésard, le thésard pour valider sa thèse maintenant doit avoir une a deux publications internationales et euh avec ses deux publication il peut soutenir, sans ses publications il ne peut pas soutenir, c'est une nouvelle politique qui est mise en place et, même un thésard CIFRE, on tient compte de publication si il y a un brevet donc c'est pour cela qu'on peut se demander où est la limite du fondamental puisque un brevet c'est une application technologique donc là t'es, t'es dans la recherche appliquée et plus fondamentale. Mais, comme tout, l'appliquer découle du fondamental, enfin on peut entremêler, d'ailleurs c'est une grosse polémique entre les chercheurs purs et durs, qui disent nous ont va faire que du fondamental heu, l'applique c'est caca, le problème c'est que c'est l'appliquer qui finance le fondamental, perce que sur le fondamental il faut que quelqu'un accepte d'investir pour une d'hypothétique rentabilité dans quinze ou vingt ans ».87

     

    En quelque sorte, cette mutation articulée par des procédures liant publications et brevets se traduit par un déclin de la « recherche fondamentale pure » au profit de travaux offrant, en amont, des potentialités économiques. Un ensemble de pratiques, de règlements, organisent donc la recherche selon un ordre régit financièrement Dans ce schémas, la recherche fondamentale peut être objectivé comme un justificatif des liens établie entre privé et public, à ce titre, la plus part des grands groupes pharmaceutiques présentent notamment sur leur site Internet des projets de recherches fondamentales à tous le moins présentées comme telles.

     

    2.3 Des restrictions légales contournables

     

    Au travers des entretiens réalisés avec Patrick, se déssine une série de pratiques, d'opérations à réaliser dans le cadre de la recherche. Parmi cette somme d'actes qui, mit bout-à-bout caractérise les travaux de Patrick, certains relèvent d'arrangement, de ce que l'on pourrait apparenter à des stratégies de contournement des règles mises en places pour encadrer les processus de recherche. L'expérimentation animale est, par exemple présentée comme indispensable par Patrick, pour lui, «  de toute façon, à un moment donné, sur la paillasse, tu peux faire ce que tu veux, mais pour récréer un organisme vivant tu peux pas, donc forcément il faut que tu passes par l'expérimentation animale ». Les conditions légales requises pour pouvoir utiliser des animaux dans le cadre de recherches sont strictes et onéreuses. Patrick nous résume comme suit le protocole encadrant l'expérimentation animale.

     

    « C'est compliqué pour avoir accès à un cochon par exemple ou, à n'importe quel truc. Il faut qu'il y ait un protocole qui soit établie euh, un protocole d'étique ou, comme quoi tu maltraite pas l'animal et tous ça et heu, tu fais une demande officielle. Il faut que tu payes entre services et ça coûte une fortune, euh à titre d'exemple, en Europe, pour un milieu privé, une structure pharmaceutique pure, un laboratoire, un cochon, une étude sur un cochon c'est à peu près... Pour un à deux cochons c'est de l'ordre de, entre 100 000 et 150 000 euros ».88

     

    Patrick, dans le cadre de ses recherches me précise avoir eu recours aux expérimentations animales selon un mode qu'il qualifie de « sous-marin » et ne répondant pas au cahier des charges et aux coûts légalement établis. Pour se faire il précise que son équipe de recherche a dû « adapter la matrice, enfin le prototype qu'elle avait mis au point pour être suffisamment innovant et, allez voir un service des Armées à Mulhouse qui eux, va les développer pour leurs molécules et, leur dire écoutez-nous : donnez-nous votre molécule, on la met dedans et on la teste sur les cochons. Après comme c'est l'armée c'est la grande muette ». L'arrangement entre laboratoires militaires et laboratoires universitaires est, selon Patrick, des plus courants. À notre sens cet exemple de circuit parallèle fonctionnant entre ce que l'on pourrait objectiver comme des entités publiques illustre les possibilités comprises, pour les industries pharmaceutiques, dans le cadre d'une association avec des unités de recherches relevant du public.

     

    La possibilité pour Patrick de réaliser des expériences sur des cobayes humains est également très restreinte, à tous le moins dans un cadre légal et national. Dans le cadre de la poursuite de ses recherches celui-ci a pourtant bénéficié de tels outils. Patrick me confie le déroulement des essais que celui-ci a réalisé sur des êtres humains.

     

    « T'as pas trop le choix il faut essayer sur l'homme aussi, donc euh j'ai pris des cobayes, quoi des copains, donc je leur ai dit, donc euh, j'ai créé un placebo, dans les conditions les plus propres possibles de laboratoire, qui se rapproche vraiment de l'industrie, tel que ça aurait pu être fait. Avec un lavage, bon parce que on a quand même une formation, donc euh tu peux travailler en industrie. Tu sais comment ça se nettoie, tu sais comment ça se fait, donc bah tu appliques ce que tu as vu en industrie euh, à la paillasse, donc la j'ai mis des marqueurs pour vérifier que ça fonctionnait bien, et on l'a tout prit ».89

     

    Selon Patrick, d'autres solutions existent pour accéder à l'expérimentation sur des êtres humains. Une offre de cobaye existe à l'étranger, comme une délocalisation d'un service qui, en France, sans être totalement illégal demeure fortement limitée. Les règles en vigueur en occident présentent de nombreuses limites pour la pratique d’expérimentations sur l’homme comme sur l’animal. Une offre plus large est disponible hors occident, ainsi les pays occidentaux peuvent-ils, en ayant recours à la délocalisation, ou à des pratiques en « sous-marin », préserver l’intégrité symbolique de leur territoire. Patrick m’informe sur le fonctionnement des mécanismes de sous-traitance des essais sur l'homme.

     

    « C'est des laboratoires qui ont pignon sur rue, après il suffit que tu les contacte, pas en Ouganda, bien souvent en Inde. Là, c'est l'Inde et la Chine qui ont la cote, parce que si tu veux, le niveau scientifique se rapproche voire devance le, le monde occidental, et donc euh là ils contactent un hôpital, et ils disent : voilà, je voudrais faire euh tel truc euh sur tel patient euh, oui non et combien? Tu arrose euh, le mec en local qui après lui va repayer les malades (...) Tu peu faire des essais, des expérimentations, et c'est ce qu'est ressorti sur le SIDA je sais pas il y a, je sais pas il y a une polémique, je sais pas si tu avais entendu? Il y a deux trois ans je crois, sur des essais qu'ils ont fait au Cameroun90. Ils avaient trouvé une molécule qui diminuait le risque de, d'apparition du SIDA, ils avaient sollicité des prostitués pour avoir des relations sans protection, - rire -, c'est quand même chaud puisque ta molécule t'es pas sure qu'elles marche, par contre si elle le chope t'es sure qu'elle a le SIDA, et t'es sure qu'en gros elle va mourir a plus ou moins long terme, c'est violent intellectuellement ».91

     

    L'existence de telles pratiques donne à voir de l'importance, des enjeux de la transnationalité des groupes et de la répartition des unités qui les composent dans les différents pays du monde. Le choix des sites d'activités est orienté par les possibilités légales de recherche offertes par les États mais aussi par les conditions fiscales de ceux-ci. Des phénomène de délocalisation des expérimentations sur l'homme, vers les pays les moins regardants, les moins réglementés dans ce domaine et, un phénomène de même nature vers les nations fiscalement les plus attractives sont repérables. Les offres de partenariat public privé développé par la France joue, par exemple, un rôle attractif dans la mesure où les équipes de recherche travaillant pour les industries pharmaceutiques sont en partie prises en charge par la collectivité.

     

     

    3. Des schèmes formels et informels comme structures régulatrices du médicament

    3.1 Le jeu des réseaux de la communauté scientifique institutionnelle comme instance de régulation en lieu et place des institutions elles-mêmes

     

    À cette question Patrick me renvoie à l'existence de certains jeux de complicité en vigueur dans la communauté scientifique. Celui-ci a par exemple présenté, au groupe pharmaceutique le finançant, des résultats qui, par leur construction, ont de toute évidence nécessité le recours à l'expérimentation sur l'homme. Dans le cadre de cet échange, les procédures illégales sont suggérées mais non dîtes. Voilà comment Patrick nous résume la situation : « Après avoir testé le principe – ici, Patrick fait allusion aux essais pratiqués sur lui-même et quelques-uns un de ses amis -, je sais que ça marche après, il suffit de voir le cliché radio et tu dis à ton patron : voila regarde, ça marche, après voilà, s’il te dit oui mais comment? Tu lui dit, pose pas la question -rire- tu voudras pas entendre la réponse ». En quelques sortes, les industries pharmaceutiques utilisent le savoir-faire spécifique des unités de recherches publiques relatif aux stratégies de contournement des règles en vigueur. Comme relevez plus haut, des relations particulières ont été tissées entre les membres des laboratoires et institutions affiliées à l'Etat. La communauté scientifique publique tirerait une part de sa puissance, auprès des industriels de l'industrie pharmaceutique, de la force du réseau que celle-ci représente.

     

    Pour Sophie Coignard92, les médicaments représentent dans le champ de la Santé l'activité où se concentrent « les intérêts économiques les plus aigus, et que les moyens de corruption, au sens large du terme sont les plus puissants ». Les formes de contournement des systèmes peuvent se caractériser de multiple façon. Sophie Coignard montre l'existence de telles pratiques en présentant des exemples. Par l'activation de réseau, certains groupes industriels sollicitent, « pour donner de la crédibilité à leurs études, d’éminents professeurs occupants des postes universitaires prestigieux. Ces personnes de qualité sont évidemment rémunérées pour prêter, si l'on ose dire, leur nom et leur notoriété à l'opération ». L'association ici décrite peut s'apparenter à une utilisation par le secteur privé du prestige sanitaire détenu par le secteur public contre une rémunération. L'opération est basée sur la puissance de lien particulier tissé entre institution publique - objectivée comme relevant du champ de la Santé – et groupe pharmaceutique. Sophie Coignard utilise le terme « d'argent gris » pour qualifier la nature des flux financiers circulant entre les deux parties. Au-delà de l'aspect pécuniaire, l'institution publique apparaît comme conforter dans une fonction de prestige qui serait comme inaccessible aux groupes pharmaceutiques ou plutôt cet accès est-il monnayé, soumis à condition. En effet, le prestige sanitaire relèverait d'une construction dont l'objectivité serait garantie par le caractère académique de ses fondations.

     

    Le personnage de l'expert présentez plus haut comme un profil en pleine expansion dans le champ de l'industrie pharmaceutique, peut-être intégré dans les jeux d'influences construits à partir des relations établies entre les individus au sein des unités de recherches publics mais, également des institutions étatiques de contrôle. En effet, selon Patrick l'activation de connexions comprises dans de tels réseaux permet d'accélérer, voire de contourner certaine procédure. L'arrivée du personnage de l'expert peut se comprendre comme une réponse des acteurs du champ de l'industrie pharmaceutique à la complexité des liaisons comprise dans l'exercice de leur activité. Comme le relève Abbot dans ses travaux sur les professions, l'expertise professionnelle est reconnue par trois instances : le système légal, l'opinion publique et le lieu où celle-ci a été établie. En ce sens, les experts interviennent pour formaliser des associations, pour donner des contours lisibles établis depuis les intérêts et la force de représentations de ceux-ci par les différents acteurs concernés par l'expertise.

     

    « Encore plus grave en fait – rire -, c'est des experts donc, à l'agence, comment elle s'appelle, l'Agence française sanitaire et machin, l'AFSSAPS93, euh, les experts à l'AFSSAPS qui sont à la fois juges et partie. Si tu préfères, tu vas avoir un laboratoire qui va te contacter et eux, ils sont experts dans une commission à l'AFSSAPS, voilà je voudrais euh, non : je viens vers vous pour rédiger mon rapp..., mon dossier, mon dossier de futur AMM. Eux, ils te le rédigent sauf que normalement ils ne doivent pas être dans la commission qui va inspecter le, le dossier, et il se trouve que dés fois bah heu...c'est les mêmes »94

     

    Cet exemple illustre l'importance de la maîtrise des réseaux « couvrant » le champ des médicaments par les industries pharmaceutiques. Les instances de surveillance du médicament, comme nous l'avons évoqué, n'échappent pas à l'existence de réseaux informels. En somme, les acteurs de la recherche publique, interviendraient depuis plusieurs niveaux, pour enrichir un réseau plus global. La mise en communauté des individus autour d'un réseau, d'un répertoire informel serait assurée par une similitude des sites, des interlocuteurs, des systèmes rencontrés par les acteurs au cours de leur carrière. Dans le cas de Patrick, on peut noter l'implication de celui-ci, au travers de ses différents travaux de recherches, dans plusieurs entités étatiques – hôpitaux, CNRS , INSERM, Universités. Cette pluralité des contextes de travail de Patrick amène, selon lui, à connaître « beaucoup de monde et, surtout les bonnes personnes, celles qui vont résoudre ton problème ». En quelque sorte, une part des solutions aux problèmes rencontrés par les chercheurs et donc par l'industrie pharmaceutique pourrait se « gérer » par le recours aux « bonnes personnes ». La protection de la propriété intellectuelle peut, par exemple, également être resserrée, étendue via l'activation de tels mécanismes. Patrick explique comment un industriel peut repousser les tentatives de « génériquage » de ses principes et ceux, même si, en droit, les brevets qui leurs sont relatifs sont « tombés » dans le domaine public et peuvent donc être – en principe - copiés, reproduits en toute légalité.

     

    « Des fois, c'est un peu sournois, tu as des dépôts donc euh, je suis un gros laboratoire, je suis innovant, j'ai créé une molécule qui soigne telle maladie, je suis protégé et, avec l'AMM c'est de 10 à 15 ans et, avec mon brevet, pendant 20 ans. Donc, en gros pendant 15 ans c'est tranquille. Après, je suis génériqué, et euh, le génériqueur doit déposer un dossier d'AMM95, il suffit de..., de trouver la bonne commission dans laquelle va tomber le dossier du génériqueur pour bloquer, et donc il reste encore un peu plus de temps... C'est ce qui se passe ou - à l'inverse - un génériqueur qui veut aller plus vite, et qui va voir un expert en disant voilà... et là il lui sort le dossier du, du princeps et il te dit voilà ».96

     

    .Pour Patrick, le clientélisme existe dans le secteur de la recherche pharmaceutique apparenté comme public. les tractations de ce type relèvent du secret de polichinelle « c'est des bruits de couloirs euh, tu entends une fois, deux fois, trois fois et, pas dans les mêmes couloirs, donc c'est pour ça à la fin quand tu regroupes tu te dis que oui, il y a quelque chose quoi ». Une certaine omerta « couvrirait » les dérives des chercheurs, celle-ci serait construite, comme le prétend Patrick, sur la base de liens d'interdépendances basés sur l'échange de services rendus entre des membres du « corps de recherche publique et privée » travaillant dans le domaine de l'industrie pharmaceutique.

     

    « Les gens – ici, les acteurs de l'industrie pharmaceutique - ferment les yeux. Les gens ferment les yeux sur ça – Patrick fait allusion à la collusion possible de deux rôles : celui du chercheur « traditionnel » et, celui du chercheur siégeant en commission - alors que c'est connu et reconnu. Si tu veux, ces personnes sont arrivées au pouvoir en étant, en faisant manger d'autres personnes. Donc, à la fin, elles se créée un réseau de fusible...Avant que ça arrive à elle hop... ».

     

    La représentation de Patrick met en relief l'importance des connaissances, du savoir-faire relatif au fonctionnement formel et informel du champ de l'industrie pharmaceutique. Depuis sa position de thésard, Patrick occupe une position au sein de l'institution de la recherche française mais également, au sein de l'industrie pharmaceutique. Cette double position laisse envisager une connaissance plurielle des dimensions publiques et privées mais aussi, comme nous l'avons vu, les différentes méthodes et techniques pour arriver à connecter les deux dimensions.

     

    3.2 Le médicament générique, là où les règles du jeu change

     

    Dans son discours, Patrick souligne l'importance de la protection des innovations par le chercheur et nous explique les différentes opérations à réaliser pour parvenir à un tel but. La position du médicament générique intervient de façon récurrente dans l'explication, la justification du recours par le chercheur à de solides mécanismes pour protéger ses princeps. En effet, au-delà des luttes pour la maîtrise des outils d'innovations, des unités de recherches ou encore des réseaux reliant ses mêmes unités, les génériqueurs introduisent, en quelque sorte de nouvelles règles du jeu. Le risque de copie, pour les industriels ressort comme plus élevé dans le cas où, des unités de production, de recherche seraient entièrement dédiées à celle-ci. Il existe une grande variété quant aux positions des génériqueurs sur le marché. Pour certains, la stratégie est de copier un produit déjà existant en contournant les différentes autorités protectrices et régulatrices du médicament. Pour d'autre la position de génériqueur s'est transformé en position de sous-traitant. Patrick dresse son esquisse du monde des génériqueurs.

     

    « Alors tu as deux types de génériques, t'as le générique euh, au fait celui qui te protège sur c'est l'AMM. Donc l'AMM tu as dix à quinze ans, bon en fonction, tu peut demander une extension, tu peux bidouiller en disant : tu as fait une forme flash, donc flash tu le prend et sa se libère en, dans l'organisme en moins d'une heure. Ok, ça marche très bien, et puis finalement tu fais une forme inspiration prolongée tu dis, j'ai regardé ça marche encore mieux, tu arrives à bidouiller et à avoir ton extension...Donc ça c'est ce qui te protège sur les marchés intérieurs, tu le dépose dans chaque pays, et après tu as les brevets qui eux te protègent vingt ans sur le monde, en général. Ce qui se fait généralement, tu as le brevet du princeps, tu le découvre, tu a intérêt à le breveté parce que tu es pas seul dans le monde et si l'autre le sort avant toi et sort le brevet ,même si tu l'as trouvé avant, il faut que tu prouves que tu es antérieur, tu pars dans des batailles juridiques et tout, donc les brevets. Du coup les Indiens qu'est ce qu'ils font? Ils voient le machin, tu, pour breveter tu es obligé de dire comment tu fabriques, donc euh, il te prennent, ils prennent la synthèse chimique du princeps, ils te le contournent en disant bah voilà on a trouvé ça marche comme ça et voilà la même molécule, sous telle ou telle forme, heu, un ou deux ans de décalage, ça c'est vraiment sur les grosses grosses molécules style Atorvastatin calcium qui est le Lipitor97 qui lui fait 200 milliards de, c'est pour diminuer le cholestérol dans le sang, donc c'est un marché colossal en Amérique ».98

     

    Pour aborder le thème des médicaments génériques, Patrick parle en premier lieu des différents outils de protection dont dispose l'industrie pharmaceutique occidentale. Pour lui, les génériqueurs définissent leurs stratégies en fonction des possibilités de contournement des différentes instances de contrôle sanitaire, des conditions juridiques relatives aux différents médicaments. Marc Dixneuf99 propose de définir le terme « médicament générique » selon deux sens. L'un évoque des produits qui sont des « copie de médicaments, des produits dont le brevet est toujours en cours et dont la copie serait possible au terme de quelques articles de l'Accord sur les ADPIC »100. L'autre sens attribué au terme « médicament générique » par Dixneuf est relatif « au génériques vendus dans les pharmacies occidentales dont les brevets ont expiré ». D'autres formes de collaborations existent entre industrie pharmaceutique « traditionnelle » et industrie pharmaceutique générique. Les termes de ces relations sont établis sur la base de rapports commerciaux classiques. Les industriels génériques se positionnent comme sous traitant des laboratoires occidentaux. Pour les industriels « innovants » cette sous-traitance peut générer des profits par rapport aux modes de production intégrés aux groupes et d'autant plus que la plupart des génériqueurs sont implantés dans des pays où le coût de la main d’œuvre est moindre. De plus, nous notons, l'intérêt pour les génériqueurs d'être, au travers de leur sous-traitance, labellisé comme occidentaux et, ainsi, de profiter du précieux label en partie objectivé par les institutions telles que l'AMF ou encore la très puissante Food and Drug administration.

     

    « Actuellement, je sais pas si tu as fait attention, si tu achètes une boite : du générique, souvent avec Aventis, tu trouves, tu as Ranbaxy101 marqué derrière. Tu regarderas si tu vas à une pharmacie : souvent tu as Ranbaxy qui revient et, ils s'implantent en Europe en rachetant des laboratoires de taille nationale, pour justement avoir le label européen parce que, ils sont marqués on se dit : « ouais t'es dans le tiers monde pour l'instant t'es gentil mais ». On leur reproche de ne pas être fiables, alors que tous les gros labos font leurs essais euh sur l'homme là-bas. Quoi, l'avantage de l'homme c'est qu'il soit, génétiquement parlant, blanc noir jaune ou rouge, ce que tu veux, 99,9% et, oui, bah après, qu'il n'est pas pris de médicaments pour ne pas qu'il y ait d'interaction, bah, c'est tous les même. On est tous les mêmes et fort heureusement, et ils jouent sur ça, donc il vont faire, si tu veux les tous premiers essaie en sous-marin si y a besoin de faire là-bas, si ça marche après, soit le labo à un label FDA heu pour la Food and Drug administration, si tu as ça ça ouvre toutes les portes, soit il a pas de label, a ce moment là vue que t'as de bons résultats et que tu as su quoi en faire, tu va voire un autre labo, tu le paye, tu investit puisque tu sais que tu a le retour, ça te coûte, bah t'as pas le risque de t'asseoir sur les millions d'euros que ça t'aurait coûté en million de dollars pour le développer en... dans un pays occidental ».102

     

    La limite d'un tel système résiderait toute fois dans les limites induites par le jeu de la sous-traitance. En effet, comme le note Patrick, le risque pour les industries pharmaceutiques « occidental » serait de voire le processus de fabrication des médicaments totalement leurs échapper.

     

    Conclusion

     

    Ce travail de recherche a consisté en une recherche de caractéristiques spécifiques à l'industrie pharmaceutique et notamment relative à la construction de représentations symboliques. En quelque sorte, la visée est d’apporter une contribution à la mosaïque de connaissances déjà acquises sur-le-champ de l'industrie pharmaceutique. Le but étant que, comme pour H.S Becker, « chaque pièce ajoutée à la mosaïque enrichit un peu plus notre compréhension de l'ensemble du tableau et; quand beaucoup de morceaux ont été placés, nous pouvons voir plus ou moins clairement, les objets et les individus dans le tableau ainsi que leurs relations réciproques103 ». Dans ce cadre il convient de relever ce qui, depuis l'exploitation des données jusqu'à leur mise en débat réflexif, est apparu comme sociologiquement pertinent.

     

    Le premier constat à poser par rapport à cette recherche réside dans la diversité des origines, des sources qui tentent de définir, d'encadrer l'activité liée à la production, à la diffusion de médicaments. Des regroupements peuvent être effectués avec, d'une part les discours proposés par les organismes régulateurs de l'industrie pharmaceutique, qu'ils soient nationaux - comme le Ministère de la Santé de la Jeunesse des Sports et de la Vie associative – ou internationaux, à l'image l'OMS. D'une autre part, l'industrie pharmaceutique produit ses propres normes et, à travers celles-ci une définition auto produite de son action. En quelque sorte, entités privées et entités publiques oeuvrent à la co-construction de « catégories pratiques » à tout le moins proposant une lisibilité de l'industrie pharmaceutique.

     

    Comme relevé au travers de l'étude relative à l'entreprise Huilex, les industries pharmaceutiques tendent à contrôler l'ensemble des phases de production des produits quelles proposent au marché. Toutefois, on peut constater, notamment au travers de l'exemple du groupe Fresenius Kabi, la complexité des liens existant entre les entités comprises dans les groupes de l'industrie pharmaceutique. Dans le cas de Huilex par exemple, la distribution des médicaments est sous traitée par Fresenius Kabi mais via une filiale lui appartenant. Cette situation relève, pour une part, d'enjeux fiscaux calculés en fonction de l'attractivité des différents pays mais également, d'enjeux uniquement objectivables sous le générique de prestige sanitaire. La volonté de rentabilité oriente les groupes pharmaceutiques vers des solutions à plus forte rentabilité, comme l'externalisation ou la délocalisation, et impose comme constante à maintenir l'entretien d'un bon indice.

     

    L'externalisation au sein de l'industrie pharmaceutique s'exerce depuis les industriels occidentaux vers les industriels des pays en voie de développement. En effet, la sous-traitance est un mode de gestion particulier, celle-ci suscite une nouvelle conception de l'entreprise et de ses propres limites104. Dans un tel cas, il convient de s'interroger sur la symbolique attribuée à la firme, et à ses produits. L'estampille du produit est censée garantir le savoir, les compétences et les ressources qu'une entreprise se propose de vendre. Externaliser certaines, si ce n'est toutes les taches relatives à la production, génère de nouvelles représentations, de nouveaux objectifs, de nouveaux risques. Au souci de qualité, s'ajoute une relation de confiance, de contrôle qu'il faut entretenir. Cette interaction entre deux groupes produits de nombreux enjeux, un rapport de force. Ici, nous retiendrons que le lien entre grandes firmes pharmaceutiques occidentales et « génériqueurs » est atypique, car basé sur le prestige sanitaire. L'industrie pharmaceutique occidentale a recours aux « génériqueurs » qui officient dans la copie de leur produit. L'innovation sert là de moyen de domination en faveur des grands groupes pharmaceutiques occidentaux, leur investissement en « recherche et développement » les dote d'une crédibilité reconnue. Pour asseoir cette réputation, ces derniers imposent un fort « contrôle bureaucratique » - Mer-kooista et Vosselman, 2008 – qui dans la réalité prend la forme d'audits, de visite de site, de certifications rigoureuses. La sous-traitance s'inscrit dans l'ère du générique, les industriels tentent de conserver, au moyen du prestige sanitaire capitalisé, leur position de domination et, cela au travers de la marque et de ce que celle-ci représente. Les rapports établis entre génériqueurs et industrie pharmaceutique occidentale tendent à maintenir une distance entre des compétences réputées occidentales et d'autres, attribuées aux pays en voie de développement. Il serait bon de s'interroger sur le discours des acteurs afin de déceler les stratégies entreprises par les groupes pharmaceutiques pour résister à l'ère du générique.

     

    En somme si l'on s'inscrit dans la théorie explicative de la dynamique sociale et économique animant l'industrie pharmaceutique proposée par Depret et Hamdouch105 on admet, un processus de co-construction de cette dynamique. Les mécanismes d'adaptation aux nouveaux paradigmes socio-économiques sont activés avec des intensités différentes selon les secteurs d'activités. À partir de la prise en compte de cette distinction, Depret et Hamdouch isolent des champs, comme celui de l'industrie pharmaceutique pour lesquels, les réponses apportées par les secteurs d'activités et l'Etat aux changements, ont plus d'impacts que les changements eux-mêmes. Ainsi, peut-on constater pour la totalité des activités économiques une intervention de l'Etat sous diverses formes – aides, lois, institutions régulatrices.

     

    L'industrie pharmaceutique peut se distinguer par la forme spécifique de l'un des mécanismes d'adaptation dont elle bénéficie : le prestige sanitaire. C'est notamment sous l'apparat de l'AFSSAPS, légitimé par la loi, que se manifeste cette symbolique. Selon son directeur, Jean Marimbert, cet organisme remplit la mission d'évaluation, d'expertise des produits de santé. Diriger les perspectives que présentent les innovations, lutter contre la contrefaçon, encadrer le marché des « génériques » figure parmi ses prérogatives. La dimension européenne qui se dessine, implique de nouveaux enjeux, et des moyens d'actions particuliers. C'est en tout cas la volonté qu'affiche l'Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé106. Cette dernière se présente comme l'un des garants de la sécurité sanitaire. La pratique d'un discours ascétique, comme un prêche en faveur de la Santé publique sert l'entreprise de prestige sanitaire. Il conviendrait de se questionner sur la contribution de l'AFFSAPS au crédit des laboratoires pharmaceutiques.

     

    Les laboratoires basés en Occident assurent leur position par la détention d'un quasi-monopole quant à la garantie sanitaire de la production des médicaments dans le monde. De ce fait, les génériqueurs basés hors occident seraient contenus dans un rôle de sous-traitant imposé pour parvenir à l'obtention des différents labels occidentaux. Sous ce focus, l'importance potentielle des différentes institutions étatiques positionnées dans le champ de l'industrie pharmaceutique est révélée. Depuis les entrepôts Huilex, un fort degré de contrôle est visible institutionnel. Celui-ci est mis en place pour contrôler le respect des normes établies dans les différentes phases de travail du distributeur. À cet ensemble de dispositions, d'obligations légales s'ajoutait une panoplie d'outils destinés à assurer un « contrôle qualité » internes au groupe Huilex et, édicté par le groupe Fresenius Kabi. Dans un premier temps, ce double contrôle n’apparaît que par son caractère contraignant et, par les bénéfices visibles pour la sécurité des consommateurs ou financièrement pour les industriels. Par la suite, la somme des règles sanitaires « privées et publiques » est envisagée comme un outil de domination des industriels occidentaux sur leurs homologues établis dans d'autres parties du monde et, dont la fonction est de produire une distinction, comme pour rendre indispensable le label « pays développés » aux yeux des consommateurs.

     

    Les liens, les collaborations que suggère la série d'entretiens avec Patrick, chercheur entre privé et public peuvent également se traduire par la volonté des industries pharmaceutiques de pérenniser l'espace occidental de « prestige sanitaire » construit. La traduction de cet espace peut être assurée par la prise en compte de l'influence des différentes autorités occidentales de régulation des médicaments mais également, par l'étude des mécanismes conduisant à la reconnaissance académique. Comme l'évoquait Patrick, seules les publications, associées aux brevets, permettent prétendre à une bourse doctorale et, en ce sens, la garantie sanitaire des pays associés à ses parutions est renforcée. En somme, l'industrie pharmaceutique, est l'objet d'une redistribution des tâches calculée dans une optique de rentabilité mais également, par la volonté des groupes pharmaceutiques de protéger les modes d'accès aux différents marchés.

     

    Paradoxalement, pour être compétitifs, les industriels doivent réduire leurs coûts de production tout en maintenant un haut degré de « prestige sanitaire » pour leurs marchandises. Dans un contexte, construit de concert avec le phénomène de mondialisation et de libéralisation des marchés, les producteurs de médicaments occidentaux - en partie avec les institutions étatiques - adoptent des politiques de protection. Comme nous l'avions remarqué pour la marque Fresenius Kabi, les grands groupes pharmaceutiques tendent à séparer les unités de production, de distribution et de recherche comme pour adopter une structure plus souple. Dans le cas de Huilex par exemple, le personnel n'est pas directement employé par Fresenius Kabimais par une filiale sous traitante – Huilex - ce qui a pour effet de réduire la masse salariale du groupe Fresenius Kabien traitant la problématique de la distribution par une externalisation. Dans cette situation, la notion de maintien du contrôle est caractérisée par le statut du directeur au sein du site Huilex qui, pour sa part est employé par la maison mère.

     

    Dans le secteur recherche et développement, nous constatons également un repli des grands groupes pharmaceutiques sur des structures étatiques. Depuis cette interaction, ces groupes s'affranchissent d'une partie des lourdes charges que peuvent représenter l'entretien d'unité de recherche permanente. Sur ce point, nous l'accent est mit sur la position des chercheurs du public qui, comme Patrick, travaillent pour le secteur privé.

     

    En effet, le rapport qu'entretiennent les salariés avec leur activité, se dessine sous une forme particulière, dont l'une des caractéristiques est l'indépendance relative des chercheurs par rapport aux industries pharmaceutiques, pour lesquelles ceux-ci travaillent. En quelque sorte, le lien entre les industriels et, une part de « leurs107 » chercheurs, ne réside que dans le programme de recherche engagé et, au-delà de celui-ci aucune collaboration, n’est garantie. De tels mécanismes induisent une souplesse dans l'effectif, la qualité, l'orientation des équipes mobilisées et, une collaboration particulière entre les deux modes de recherche – l'un objectivé comme publique et l'autre, objectivé comme privé. Comme nous le notions précédemment, les moyens mobilisés, employés pour poursuivre des programmes de recherche apparaissent contraints par deux éléments, l'un est financier, l'autre repose sur les conditions légales de certaines pratiques et, la reconnaissance des résultats de celles-ci, auprès des autorités sanitaires en charges de la délivrance des autorisations de mise sur le marché des médicaments.

     

     Lexique indigène

     

    Colis, le colis désigne un carton destiné à un client, le mot colis peut être associé a de nombreux qualificatif : le colis perdu, le colis prioritaire, les colis en retard. Les colis sont de tailles différentes, la gamme s’étend du carton de la taille d’une boîte à chaussure au carton de plus d’un mètre de côté. Leurs caractéristiques de poids sont tout aussi variables, de quelques grammes à dix kilos environ.

     

    Casse : La casse désigne la destination d’un produit mise au rebut et également le lieu de stockage de ceux-ci.

     

    Génériqueur : Le terme génériqueur désigne les industries pharmaceutiques produisant des médicaments dont les brevets sont – en principe – expirés. On peut distinguer deux types de génériqueurs, ceux qui ne produisent que ce type de produit et les génériqueur dit « de marque » qui, pour leur part développent en parallèle des molécules innovantes.

     

    Labo : Désigne les laboratoires pharmaceutiques, très utilisés par tous les types de personnels présents dans l’entreprise.

     

    Maison mère : Dans l’entreprise ODP, désigne le groupe Fresenius auquel appartient XORUS et d’on le siège historique et social est basé en Allemagne.

     

    Magasin : Le magasin désigne l’ensemble de la partie de l’entreprise qui abrite les stocks, celle-ci est organisée en racks métalliques et en normes qui organise l’espace de stockage.

     

    Poche : Les poches - poches médicalisées -désignent les produits types transfusions et poches parentérale, ce sont des produits constitués d’une poche souple remplies de liquide de composition différente. Les poches constituent une grande part – plus de 60 % -- des produits distribués actuellement par XORUS.

     

    Travée : Normes établies désignant une rangé de rack métallique, les travées se distinguent par une numérotation spécifique, elles correspondent à une partie de « l’adresse » des marchandises dans l’entrepôt.

     

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    Sanofi Aventis , site officiel du groupe Sanofi Aventis in http://www.sanofi-aventis.com.

     

     Annexe n°1. Entretien avec Patrick, 30 ans, chercheur en galénique

     

    Entretien réalisé avec Patrick1, 30 ans chercheur en galénique, chez ce dernier en mai 2008. Les noms de lieux et de personnes ont été modifiés.

    Patrick. bonjours,

    Bonjour

    Donc tu es, qu'est que tu fais dans la vie, en fait ?

    Alors actuellement je suis euh doctorant, je suis en 3e année de thèse, donc c'est une thèse financée par une bourse CIFRE. C’est-à-dire que tu as un laboratoire qui euh donc un laboratoire donc pharmaceutique, donc privé, qui finance euh pour moitié ma thèse et l'autre moitié.c'est une subvention de l'état donc c'est le nouveau système qu'ils ont trouvé pour euh pallier aux thèses euh qui sont un peu sans financement et, euh qui sont un peu vouées à l'échec parce que là, bon là le thésard est vraiment l'esclave du laboratoire. Pour contrebalancer le poids des, du corps enseignant ils ont introduis un corps euh privé. Donc, qui est l'industrie et qui permet en même temps de faire une insertion dans le monde du travail. Donc là, je suis en thèse avec un laboratoire privé dans un, une structure, parce que donc, la structure d'accueil doit être une structure euh type CNRS, INSERM ou, le troisième m'échappe, euh l'INRA, pour pouvoir accueillir euh, prétendre à un niveau scientifique suffisant pour encadrer un thésard. Donc moi, ma structure est basée sur deux, au départ deux campus : le campus de Sainte Anne et de la Tourette2, et euh s'est regreffé un troisième truc qui est la grande thèse médecine, donc ma thèse est partagée entre ces trois trucs pour euh, pour avancer les travaux

    Mais là, en fait tu fais une thèse donc toi, ton activité c'est quoi concrètement, par exemple plus ou moins le sujet euh

    Alors, le, le plus dure ça a été dans un premier temps, donc il a fallu qu'on trouve un thème porteur et, alors on a fonctionné à l'inverse pour l'obtention de la bourse CIFRE. Normalement c'est un industriel qui a un projet avec un laboratoire d'accueil CNRS ou autres et, ils postulent enfin ils font une offre et t'a des candidats qui viennent enfin, des thésards et eux ils font un recrutement comme pour un job en faite. Donc pendant mon année de doc...de DEA, donc ouais pour le DEA j'avais fait une étude de, de brevet, pour trouver une nouvelle forme pharmaceutique innovante euh, il y avait un embryon d'idée qui était intéressante mais il fallait développer plus donc euh, une thèse, trois ans d'études euh minimum et, euh sans financement, pris au milieu des guéguerre politique entre les différents chefs de services et autre, donc c'était un peu galère. Donc il a fallu monter un dossier, on a appris tous les rouages un peu, comme euh, qui, à quelle porte il faut taper pour avoir le bon dossier, comment le remplir, le présenter, le soumettre à une entreprise qui soit à peu prêt intéressée, mais il a fallu vendre le projet. Une fois qu'on a trouvé un laboratoire bah, après on a développé tout le truc, avec les expérimentations animales euh, ça aussi en sous marin euh

    A ça c'est en sous marin

     

    À ouais mais même les expérimentations animales ont été faites en sous-marin. Parce que c'est compliqué, pour avoir accès à un cochon par exemple ou n'importe quel truc, il faut qu'il y est un protocole qui soit établi euh, un protocole d'étique ou, comme quoi tu maltraite pas l'animal et tout ça et euh, tu fais une demande officielle il faut que tu payes entre services et ça coûte une fortune, euh à titre d'exemple, en Europe pour un milieu privé, une structure pharmaceutique pure, un laboratoire : un cochon, une étude sur un cochon, c'est à peu près...Un à deux cochon c'est de l'ordre entre 100 000 et 150 000 euros, pour ce prix la tu as, à peu près cinq patients indiens vivants quoi, sur l'être humain.En France,

    En France pour un cochon ouais c'est ce prix la, pour travailler sur deux cochons, donc si tu veux ça c'était euh hors de prix donc on a dû adapter la matrice, enfin le prototype qu'on a mis au point pour être suffisamment innovant, aller voire un service des Armées à Mulhouse3 qui eux vont les développer pour les molécules, leur dire écoutez-nous...Après comme c'est l'Armée, c'est la grande muette...

    Ils font un peu ce qu'ils veulent...

    Voilà, eux ils sont un peu en dehors des règles -sourire-, entre guillemets, enfin, on est pas très loin de la vérité. Donc on leur a dit donnez-nous votre molécule on la met dedans et on la teste sur les cochons, donc c'est comme ça qu'on a pu le faire et euh comme ça a pas de valeur euh scientifique, enfin scientifique. Oui mais euh c'est impubliable parce que pour publier il faut que tu dises que ça a été garantie par un comité d'éthique soumit, ainsi de suite...et comment dire, voilà...

    Et vous votre but, c'est la recherche fondamentale ou expérimentale, c'est publier ou c'est euh...

    C'est un peu des deux, c'est fondamental dans le enfin, le vrai fondamental, c'est euh, je pense ça concerne une élite et il y a très peu de euh,...

    Et c'est vraiment tourné vers le lucratif parce que là publier, publier c'est pour...

    Bah en fait publier, euh optique du thésard. Le thésard pour valider sa thèse maintenant doit avoir une a deux publications internationales et euh avec ses deux publications il peut soutenir. Sans ses publications il ne peut pas soutenir, c'est une nouvelle politique qui est mise en place et, même un thésard CIFRE, on tient compte de publication s’il y a un brevet donc c'est pour cela qu'on peut se demander ou est la limite du fondamental puisqu’un brevet c'est une application technologique donc là t'es, t'es dans la recherche appliquée et plus fondamentale. Mais, comme tout, l'appliqué découle du fondamental, enfin on peut entremêler, d'ailleurs c'est une grosse polémique entre les chercheurs purs et durs, qui disent : "nous ont va faire que du fondamental", euh : l'appliquée c'est caca. Le problème c'est que c'est l'appliquée qui finance le fondamental, parce que sur le fondamental il faut que quelqu'un accepte d'investir pour une d'hypothétique rentabilité dans quinze ou vingt ans.Et justement là on comprend pas bien, le, là tu travailles sur, entre privé public euh...

    Donc voilà moi c'est entre privé et public donc enfin -rire -

    Et tu es employé par exemple ?

    Moi je suis employé, enfin le salaire qui m'est versé c'est par le laboratoire privé, mais lui touche une subvention de l'Ėtat pour m'embaucher...C'est le système qui a été un petit mis en place, il touche à peu près 15 000 euros par an...En sachant que moi il me paie en brut euh 18 000 et des poussière euh 21 000 je crois qu'en même, donc ça fait du 1300 euros net par moi à peu près, donc l'un dans l'autre ça lui coûte la moitié

    Et la donc, toi tu es payé un certain prix pour faire, euh ton travail, et nous on comprend que ça a l'air assez important comme découverte, est ce qu'il y a un décalage ou comment euh...

    Entre mon salaire et l'impact que ça peut avoir -rire- ouais. Ha oui il y a un décalage total mais je veux dire, encore je suis heureux enfin je peux m'estimer heureux puisque j'ai un salaire. Il y a certain thésard, dernièrement dans l'unité où j'étais, donc ils ont tendance à plus euh, à essayer d'essayer, d’éliminer les thèses non euh, non rémunérée. C’est-à-dire, soit par une bourse d'état qui est obtenue, en faite le major de la promo DEA qui l'obtient soit par une thèse CIFRE. Bon il y deux trois types d’autres allocations mais bon c'est...t'as bourses d'état, bourse régionale euh départementale ça a tendance à disparaître parce que avec la décentralisation qui a été faites par l'Ėtat bah euh, pour entretenir les routes -rire- et après euh c'est la CIFRE. mais il y a peut être encore euh...c'est les trucs privés, privé style fondations ou autre mais alors là euh je connais pas. Voilà les systèmes et donc, j'ai une thésarde donc qui était dans mon service qui a fini et qui elle était pas du tout rémunérée, qui a fait un travail donc valorisé puisque pour soutenir une feuille de publication internationale, publication internationale ça veut dire que donc tu écris dans un journal, tu soumets ton article et qui est lu par d'autre euh, scientifiques reconnus dans, dans le monde, dans ton domaine pour dire c'est bien ou c'est pas bien donc euh, et c'est sur les publications internationales que sont jugé les scientifiques en France, sur le nombre de publications qu'ils font par an. Donc ça veut dire que c'est un travail valorisé d'un point de vue scientifique avec une application euh sans doute industrielle pas très loin donc après soit le laboratoire ou soit l'industriel va lire le truc et exploiter ce qui a été fait par la thésarde, et elle va toucher rien du tout du laboratoire

    D'accord, et l'Ėtat a touché du labo par exemple, Quel est l'intérêt pour l'Ėtat finalement

    Alors pour l'Ėtat, c'est, c'est un peu indirect, dans le cas d'une thèse CIFRE. Dans mon cas par exemple, s’il y a une découverte qui est faite, avec un brevet, le brevet après ça dépend comment c'est négocié. La moitié appartient pour eux, soit le CNRS soit l'université, derrière c'est l'Ėtat et le laboratoire, donc pour lui, c'est, il finance mais avec un retour sur investissement possible.Ca c'est la réalité ou euh, en réalité ça ce passe comment,

    Euh en réalité, ça se passe que, à mon niveau, le brevet, donc la, ça a pas débouché, enfin la recherche a avancé euh, on leur a soumis notre avancé de travail au laboratoire privé qui eux doivent faire expertiser ça par un expert brevet, un cabinet et donc ça ça coûte un peu la...Donc c'est soumit à un cabinet d'experts qui doit dire si c'est brevetable ou pas, et si c'est breveté euh logiquement de, parce que j'ai participé aussi à l'élaboration du protocole d'accord entre les deux, c'est cinquante cinquante sur la propriété intellectuelle de l'invention

    Entre l'Ėtat et entre...

    Entre l'Université et mon laboratoire mais bon euh l'Université c'est l'Ėtat derrière puisque c'est de l'argent qui rentrera dans les caisses de l'Université que l'Ėtat ne déboursera pas avec la future autonomie qui arrive...

    Et actuellement ton lieu de travail, tes interlocuteurs comment on fait la distinction entre privé et public par exemple,

    Alors, logiquement, la répartition idéale d'une thèse CIFRE c'est à peu près heu cinquante cinquante entre euh laboratoire privé et laboratoire euh universitaire, euh dans mon cas ça a été du 99/1%, 99 % dans le laboratoire universitaire et 1 % en privé. Ils ont amené que les fonds, parce que en fait un laboratoire international, donc qui s'est implanté en France et où ils n'ont que des bureaux de, pour la distribution, enfin euh logistique et ils ont pas euh de laboratoire développement

    Et c'est ça qui leurs manques en fait, c'est pour ça qu'ils investissent...

    Bah pour eux ça leurs coûtent pas grand chose, c'est quoi, pour l'ensemble ça a été 20 000 euros, de frais de fonctionnement euh fourni sur trois ans plus euh mon salaire qui est payé a 50% par l'Ėtat donc ce qui fait en gros quinze fois trois euh, allez pour un peu moins de 60 000 euros il y a une possibilité d'avoir un brevet qui, euh selon les marchés, selon la molécule que tu cibles ça peut rapporter par exemple euh la Cipoproxacine, euh c'est un antibiotique contre l'ulcère de l'estomac due à une co-bactère philorique, donc une bactérie. Quand une molécule candidate du type de technologie qu'on développent euh, le marché euh mondial c'est de l'ordre de... entre 5 et 8 milliards de dollars ou d'euros quoi

    Ca c'est votre objet d'étude par exemple

    Bah moi je développe quelque chose pour pouvoir incorporer le principe actif que j'ai dans ce cadre là

    Et ça c'est comment on dit, le médicament même

    C'est la, moi je développe une forme galénique, c'est une mise en forme galénique de l'actif pour telle type d'application, et dans cet ordre la tu en à un autre qui est le , le cucofage, donc c'est la Mesformi. Si je dis pas trop de bêtise, enfin diabète type II, et là , en gros ça touche presque un américain sur trois, enfin en terme d'obésité c'est souvent atteint de diabète type II, et le marché est colossale, de l'ordre du euh, ouais 20 milliards de dollars par an, donc euh, tu vois les retombés, si tu as la propriété intellectuelle de ce type d'application...

    Et ce que toi tu a déjà pu constater que de ces collaborations avec les entreprise finalement l'Etat était bien payé...

    Je pense, à mon avis, l'Etat perd plus que ce qu'il ...

    Devrait avoir...

    Oui, je pense qu'il y a beaucoup d'accords qui se font entre les, l'appareil scientifique, donc les, les encadrants scientifiques et le laboratoire de façon à chuinté...

    Tu veux dire de la paie occulte, enfin plus ou moins

    Ouais il y a des malversations qui se font...

    Par exemple ces encadrants scientifiques parlons en, les gens de l'Université, eux ils se contentent d'un salaire de fonctionnaire ou finalement...

    Alors de ce que je sais, de sources quasiment fiables, euh, il y a certains donc universitaires, qui euh, donc touchent leurs salaires de maître de conf, de professeur, en gros maître de conf c'est à peu près 2200 nets par mois et après prof, ça dépend de là, du grade et autre mais bon ça doit être à quoi 3 4000 euros je pense, à coté de ça ils font du consulting pour les laboratoires privés, sur leur temps de travail fac, et euh ça peu monter jusqu'à 150 000 euros annuel...

    Et c'est les mêmes laboratoires...

    Bah après là, c'est un plus, la c'est encore plus grave en fait -rire-, c'est des experts donc, à l'agence. Comment elle s'appelle ? l'Agence française sanitaire et machin, l'AFFTAPS, euh, les experts à l'AFFTAPS qui sont à la fois juge et parti. Si tu préfères, tu vas avoir un laboratoire qui va te contacter et eux, ils sont experts dans une commission à l'AFFTAPS : "voilà je voudrais euh", non je viens vers vous pour rédiger mon rapp.., mon dossier, mon dossier de futur AMM. Eux ils te le rédigent sauf que normalement ils ne doivent pas être dans la commission qui va inspecter le, le dossier, et il se trouve que dès fois bah heu...c'est les mêmes

    Et ça personne dit rien, tous le monde euh, c'est l'omerta...

    Ouais totale, complet, c'est des bruits de couloir euh, tu entends une fois deux fois, trois fois, pas dans les mêmes couloir, donc c'est pour ça à la fin quant tu regroupes tu te dis que ouai, il y a quelque chose quoi...

    Et par exemple euh, toi, la partie labo, toi tous ces gens tu les rencontre tous le temps euh, sur les structures universitaires il n'y a pas d'autre locaux,

    C'est gens là..euh...

    C'est gens là, c'est qui c'est gens là en fait...

    Rire – C'est en fait l'ancien service où j'étais donc à la Faculté de Pharmacie, certain qui ont participé à ...qui....qui ont bidouillé, qui ont fait des trucs comme je te dit, qui étaient à la fois juge et parti euh. Après...le problème bon, ils occupent des positions telles dans l'agence que si tu dis la position qu'ils occupent, forcement tu retrouves la personne parce qu'après ils ont...- hésite à poursuivre semble effrayé-

    Après c'est un secret de polichinelle euh, enfin...

    Les gens ferment les yeux, les gens ferment les yeux sur ça alors que c'est connu et reconnu, si tu veux ces personnes sont arrivé au pouvoir, en étant, en faisant manger d'autres personnes. Si tu veux, donc à la fin elles se créées un réseau de fusible...avant que ça arrive à elle hop...tu vois je...

    Ce n’est pas moi c'est l'autre...

    Voilà donc, t'en à d'autres qui sautent avant lui, le principe c'est celui-ci jusqu'à que ça remonte à lui

    Et ça l'AMM, je crois, si j'ai bien compris, c'est la certification pour les médicaments, donc il y a des risques finalement...

    Ca je sais pas...mais euh, non bah dès fois, c'est un peu sournois, tu as des dépôts donc euh, je suis un gros laboratoire, je suis innovant, j'ai créé une molécule qui soigne telle maladie, je suis protégé. Avec l'AMM, c'est de dix à quinze ans et, avec mon brevet pendant vingt ans, donc en gros pendant quinze ans c'est tranquille, après je suis génériqué, et euh, le génériqueur doit déposer un dossier d'AMM, il suffit de ... trouver la bonne commission dans laquelle va tomber le dossier du génériqueur pour bloquer et donc, il reste encore un plus...C'est ce qui se passe ou, un génériqueur qui veut aller plus vite et qui va voir un expert en disant voila...et là il lui sort le dossier du, du princeps et il te dit voilà...

    Et vous par exemple, dans le cadre de vos recherches...

    Non j'ai pas eu accès a ça, pour l'instant c'est à peu près intègre, on va dire,

    A part les expérience

    À part les expériences, les ... t'as pas trop le choix il fallait essayer sur l'homme aussi, donc euh j'ai pris des cobayes, quoi des copains, donc je leurs est dit : "donc euh j'ai créé un placebo, dans les conditions les plus propres possibles de laboratoire...qui se rapproche vraiment de l'industrie, tel que ça aurait pu être fait, avec un rinçage"...bon parce que on a quand même une formation, donc euh tu peux travailler en industrie, tu sais comment ça se nettoie, tu sais comment ça se fait, donc bah tu applique ce que tu as vu en industrie euh, à la paillasse, et ce que tu produit est à peu près saint, de toute façon je les pris ici, donc là j'ai mis des marqueurs pour vérifier que ça fonctionne bien, on la tous pris et euh...

    Et ça tu as le droit ou pas...

    A non, tu es fou, l'expérimentation sur l'homme, c'est, c'est encore pire que l'animal, moi j'ai des valeurs, des résultats scientifiques que je ne peux pas exploiter

    Voilà donc, comment tu fais là pour les substituer, tu en appelles à ses personnes occultes qui euh...

    À si je veux après...Non c'est pour moi, je sais que ça marche après il, il suffit de voir le cliché radio et tu dis : "voila regarde ça marche, après voilà ça a marché", si il te dit : "oui mais comment", "pose pas la question – rire - tu voudras pas entendre la réponse".

    Et ça c'est des règles informelles un peu connues de tous ou...

    Ca je pourrai pas te dire, mais ouais je pense que ça doit pas être le seul endroit où ça se passe comme ça, mais euh là ça se passe comme ça parce que tu es en France, mais je veux dire ils n'ont aucun état d'âme : Ils vont te payer un laboratoire en...en Ouganda, ou au Mali.

    Et vous, vous sous-traitez comme ça...

    Non, non, ça coûte cher...

    Vous avez les plans pour le faire...

    Bah, non, c'est pas, c'est des laboratoires qui ont pignons sur rue, après il suffit que tu contact, pas en Ouganda, bien souvent en Inde. Là c'est l'Inde et la Chine qui ont la cote...parce que si tu veux, ils, le niveau scientifique se rapproche voir devance le, le monde occidental et avec une main d'oeuvre qui est euh...bah qui est bah je sais pas combien, et donc euh là ils contactent un hôpital, et dises : "voilà, je voudrai faire euh tel truc euh sur tel patient euh...oui non et combien", tu arroses euh le mec en local qui après lui va repayer les malades euh....

    Et en France tu ne peux pas...

    En France tu peux arriver à avoir encore des trucs comme ça, les, les – hésite. Avant, oui, avant ce qui se faisait, il y a un certain temps de ça, ce que tu entends toujours au café, c’est-à-dire des vieux qui était là, des techniciens parce que le corps enseignant...il dira rien quoi. Avant il prenait les patients en psy, donc euh, bien , bien atteint, bien shooté, un petit lavage, donc pendant tant de temps ils prenaient plus de médoc, pour être clean. Le soir, il les prenaient, paf une petite piquouse et le lendemain tu faisais tes analyses, ça se faisait, de ce que j'ai entendu ça se faisait assez finalement, et sur les animaux alors là....

    Et toi sur les animaux heu...

    J'ai fait cochon et lapin, et bien traité tous. Disons que j'ai, bah de toute façon à un moment donné, sur la paillasse, tu peux faire ce que tu veux, mais pour récréer un organisme vivant tu peux pas, donc forcément que tu passes par l'expérimentation animale...

    Finalement c'est quoi la différence pour toi entre les laboratoires universitaires et les laboratoires privés, c'est quoi l'avenir pour toi, qu'est ce qui se précise à ton avis...

    Euh, comment dire, bah, à mon sens, enfin pour que ça fonctionne bien, l'avenir des Université et des laboratoires, ça va être un système un peu comme en Amérique, où tu va avoir des laboratoires qui vont venir financer euh, parce que bon l'Ėtat est ruiné, les Universités elles sont euh, en cessation de bilan enfin euh totale, sur Sainte Anne4 heu l'année dernière, ils ont gellé les avoirs de tous les laboratoires au premier septembre, au renouvellement quasiment et, ils ont fait un, du racket, puisqu'ils ont pris l'argent euh, de tous les services. Tu as des frais de fonctionnement, donc euh tu reçois euh, pour euh les TP ou autres, une somme qui est allouée, cette somme est allouée en fait en fonction des publications, de ton niveau et tous ça, en fait c'est...pour corriger le, pour dégraisser un peu le mammouth, pour prendre une expression un peu connue. Ce qu'il faut savoir c'est que pour les facs, tu as, pour avoir des postes maintenant, il faut que tu sois accrédité avec l'une des trois institutions que je t'es dit, donc CNRS, INSERM et INRA. Comme ça tu n'as plus de création de poste que ce soit professeur, maître de conf technicien femme de ménage, t'as plus rien, donc si t'es pas accrédité ton service est réduit, au fur et à mesure s'élimine tout seul. Si tu es accrédité, pour avoir des financements, on te dit voilà, tu publies tant de truc, on divise par le nombre de personne qui prenne l'ensemble du service divisé par euh tant de truc par tant de personne et en fonction de ça on te dit : "bon bah voilà tu as tant d'argent t'as des barèmes, des cotâts", et cet argent est attribué par le CNRS et tu as une parti donc, ça c'est pour ta recherche scientifique, et une partie qui est allouée par la fac, l'Université bon c'est pareil. L'Université donne des sous à la fac qui redispatche et là t'as, tu fais rentrer tes frais de fonctionnement, tes, bah les papiers pour accueillir les étudiants, le matériel pour, de TP et tous ça, et cet argent-là, la fac à dit hop tout ce qui est sur le compte fac clôturé, c'est pour nous, pour renflouer, le, les 1 million et quelques euros de découvert. Par contre, ils ont un peu la décence de dire euh, c'est connue en fait, si à la fin de l'année tu as pas dépensé l'argent, l'argent c'est pour nous, et on te déduit l'argent que tu as pas dépensé pour l'année suivante, c'est pour ça que souvent en fin d'année tu te retrouves avec trois PC qui débarquent alors que tu as pas besoin : faut vite dépenser à la date butoir pour dire : l'argent que tu m'avais trouvée je m'en suis servie...

    Et là, les laboratoires on leur demande pas de payer...

    Les laboratoires privés ?

    Oui, par exemple toi, imaginons que vous n'ayez plus de crédit à la fin, est-ce que les labos vous sauveront, si on peut dire...

    Ah oui, bah complètement, bah moi pour financer donc il y a la fac.. - se reprend - le budget fac et donc pour pallier à ça les scientifiques vont trouver un système donc c'est souvent par la valorisation de... Ca été mis en place du temps d'Allègre je crois, pour valoriser la recherche ils ont autorisé les universitaires à avoir des contrats avec les industriels, ce qui est pas mal parce que tu as des petites boîtes ou des boîtes plus grosses qui peuvent allez voire les universitaires qui ont du matériel, plus ou moins de place que tu as mais qui te sert pas forcement quant tu es gros, donc...

    Là c'est à toi le matériel...

    Ouai, bah dès fois tu as des gros laboratoires qui euh, quand ils renouvellent donnent des vieux, appareils aux universitaires qui, pour eux, c'est récents et ainsi de suite, ça c'est pas mal moi je trouve c'est une bonne synergie en terme de...

    Quand on dit on donne on s'imagine qu'il y a un retour quand même...

    Bah pas forcément parce que des fois, tu as une vielle mach... je sais pas moi tu as, quand les, en fait l'industrie pharmaceutique est une industrie relativement riche, euh, pour être, quand le suivit du matériel ne se fait plus par le fabricant, eux ça part à la casse, donc jeter pour jeter plutôt que de le foutre à la poubelle autant le filer à des élèves, à des étudiants pour qu'ils puissent se faire la main, sur du matériel qui est beaucoup plus récent que ce qui y a déjà. Euh, donc vous savez que c'est rentable pour tous le monde, parce que du coup, l'industriel qui va embaucher les gens qui sortent de cette formation sait qu'ils seront formés sur du matériels pas trop vieux, donc euh si tu veux c'est...

    Et donc, toi dans ton cas, tu as vu des industriels qui viendraient peut être à la chasse...

    Bah si je suis à court d'argent. Oui ça arrive, en général quand tu a fais une thèse CIFRE, il y a pas de pourcentage, mais ta une forte chance d'aller travailler en industrie...

    Par exemple, toi tu vois les choses comment à ton niveau, as-tu un plan de carrière...

    Un peu flou, quelques désillusions. Je me dis pourquoi pas être embauché directement en tant que chef de projet sur ce que j'ai développé, maintenant après je sais pas il faut voire euh, c'est un peu flou comme truc parce que après tu es dans les - hésite et parle plus doucement -, tu es dans les arcannes, tu as pas accès, euh, au départ oui, le problème c'est que ma boîte est implantée sur Paris , leurs locaux leur coûte une fortune et donc il veulent délocaliser ou dégraisser le mammouth...Nul n'est irremplaçable, ça c'est un truc que j'ai appris... le travail que moi je fais n'importe quel indien peut le faire quoi...pour eux, enfin n'importe quel indien j'exagère mais tu trouve...

    Et justement là pour parler d'indien, en fait, si j'ai bien compris donc, tu cherches, ton équipe, votre équipe cherche à...si jamais ta découverte -puisque tu es tous euh- elle engendrait une autorisation, toi par exemple c'est quoi ton statut alors...

    Euh... inventeur, je touche rien c'est inclut dans le contrat, c'est courant même dans les grosses boîtes, après ça dépend du statut que tu as dans les laboratoires privés ou universitaires, je suis employé mais en CDD, donc mon statut, je suis employé par le laboratoire puisque lui touche des subventions de l'état pour m'embaucher donc j'ai une fiche de paye au nom du laboratoire et tous ça, et un CDD donc, du jours au lendemain, il dure 3 ans, la durée de la thèse, j'en suis à ma 3e année, elle se termine en janvier..A la fin soi il m'embauche soi que bah que...

    A bon et par rapport à tes travaux on te met la pression ou...

    Pas du tout, bah c'est assez bizarre parce que j'ai très très peu de retour de mon labo, pour eux c'est un investissement qui a été fait sans doute qui défiscalise l'investissement qui font, donc, après je sais pas, c'est un peu bizarre comme sensation, donc j'ai pas beaucoup de retour de ma boîte, mais au dernier contact que j'avais eu c'était plutôt positif, mais euh bon...Tu apprends pour survivre dans le milieu universitaire à pas mettre tous tes oeufs dans le même panier – rire -, à avoir plusieurs paniers même si tu n'a pas beaucoup d'oeufs, quoi...

    Pour un petit peu conclure, on va dire que le produit que vous cherchez à développer, donc qui est une nouvelle forme de médicament, quel est la garantie pour le laboratoire que tu n'aille pas vers justement ces nouveaux paniers...

    Bah, t'a, en terme de panier ta le choix dans le sens, ou si tu veux je sais que j'ai un savoir-faire que je valorise en disant voilà ce que j'ai su mettre au point, eux de me confirmer ma qualitée, de toute façon la technologie appartient à ces personnes la, mais comment dire, c'est comme l'inventeur je sais pas moi du...je sais pas tu dit : "j'ai inventé telle table, elle fonctionne très bien, maintenant je sais comment cette table fonctionne, je peut l'améliorer", c'est les nouvelles technologies, je peux partir d'autres trucs. Tu vois ce que je veux dire, mon employeur il a tout intérêt puisque j'ai développé la gamme, enfin le, le produit à m'embaucher pour pouvoir le développer en son sein, maintenant après lui peut-être qu'il veut juste faire le projet et le vendre à un plus gros ou euh...parce que dès fois t'a aussi le plus gros qui rachète le truc juste pour se prémunir...

    Et d'ailleurs quand tu parlais de délocalisation en Indes etc, est-ce que le laboratoire qui t'emplois en question, pour toi est ce qu'il produit les médicaments, il fait que les inventer ou une synthèse des deux...

    Actuellement, si tu veux, il produit peu de médicaments mais suffisamment pour être une multinationale et, euh, après dans le monde actuel si tu veux t'a, en gros les très très gros : les Pfizer Johnson et Johnson, GlaxoSmithKline, Sanofi-Synthélabo...Tu as Roche et l'autre, qui est l'autre Suisse de merde, donc tu a Roche et, et Novartis. En gros t'as les dix voila, et t'as c'est dix gros mammouths qui font un peu la, la pluie et le beau temps sur l'ensemble du monde pharmaceutique mondial, et derrière t'as les émergeants, euh, le monde du générique qui est intéressant pour moi, puisque dans mon cas à moi, style moi là, j'ai développé cette technologie. je sais que moi elle fonctionne, soi on vous m'embauché et on essaye de la contourner soi vous attendez dix ans ou vingt ans et vous avez déjà la technologie pour vous quoi après tu vois, le...Et là dans le monde de, du génériqueur, pour revenir au génériqueur, actuellement tu as le numéro 1 qui est , que je dise pas de bêtise, le classement date un peu, mais bon en gros tu as Teva qui est, un laboratoire israélien, tu as Ratiopharm qui est allemand et américain et tu as maintenant Ranbaxy, qui est indien qui débarque avec Sun pharmaceutical qui est un groupe indien. En gros, tu as beaucoup de laboratoires indiens qui débarquent, bah eux ils ont un marché intérieur, d'un milliard, potentiellement d'un milliard de personnes, ils sont pas tous solvables, mais euh potentiellement, 2% c'est, ça nous fait 200 millions, tu as 200 millions de personnes qui sont d'un coup solvables. 200 millions c'est le marché américain, tu vois le truc donc, bah en fait ils ont un peu adopté la méthode japonaise dans les années soixante, où euh, hop on sort ça, on l'achète, on le démonte dans tous les sens, et on reconstruit le même en mieux. C'est ce qu'a fait Sony à l'époque euh, ainsi de suite et maintenant ils sont leaders sur le marché, et c'est ce qui est en train de se passer. Actuellement, je sais pas si tu as fais attention, si tu achète une boite, du générique, souvent avec Sanofi-Sinthélabo tu trouve, tu as Rambaxy marqué derrière, tu regarderas si tu vas à une pharmacie, souvent tu as Rambaxy qui revient et, ils s'implantent en Europe en rachetant des laboratoires de taille nationale, pour justement avoir le label européen parce que eux, ils sont marqué en disant : "ouais t'es dans le tiers monde pour l'instant, t'es gentil mais", on leurs reproche de pas être fiables, alors que tous les gros labos font leurs essais euh sur l'homme là-bas. Quoi, l'avantage de l'homme c'est qu'il soit génétiquement parlant, blanc, noir, jaune, rouge ce que tu veux, 99,9%. Oui, bah après, qu'il n'est pas prit de médicaments pour ne pas qu'il y est d'interaction, c'est tous les même, on est tous les même et forte heureusement, et ils jouent sur ça. Donc il vont faire, si tu veux les tous premiers essaie en sous marin si il y a besoin de faire là-bas, si ça marche après, soi le labo à un label FDA euh pour la Food and Drug Administration, si tu as ça, ça ouvre toutes les portes, soit il a pas de label, à ce moment là, vue que t'a de bon résultat et que tu as su quoi en faire, tu va voire un autre labo, tu le paie, tu investis, puisque tu sais que tu a le retour, ça te coûte, bah t'a pas le risque de t'assoire sur les millions d'euros que ça t'aurais coûté en million de dollars pour le développer en... dans un pays occidental...

    Et à propos des génériques, on se base sur le temps de protection des brevets...

    Bah, alors tu as deux types de génériques, tas le générique euh, en fait celui qui te protège sure c'est l'AMF, donc l'AMF tu as dix quinze ans, bon en fonction tu peux demander une extension, tu peux bidouiller en disant t'a 10 ans tu as fait une forme flash - donc flash tu le prend et sa se libère dans l'organisme en moins d'une heure - ok ça marche très bien et puis finalement, tu fais une forme inspiration prolongé tu dit : j'ai regardé ça marche encore mieux. Tu arrives à bidouiller et a avoir ton extension...Donc ça c'est ce qui te protège sur les marchés intérieurs. Tu le déposes dans chaque pays et après, tu as les brevets qui eux te protègent vingt ans sur le monde, en général. Ce qui se fait, généralement : tu, tu as le brevet du princeps, tu te découvre, tu as intérêt à la breveter parce que tu es pas seul dans le monde et, si l'autre le sort avant toi et sort le brevet, même si tu l'à trouvé avant, il faut que tu prouve que tu soit antérieur. Tu pars dans des batailles juridiques et tous, donc les brevets, du coup les Indiens qu'est ce qu'ils font ? Ils voient le machin, tu, pour breveter tu es obligé de dire comment tu fabriques, donc euh, ils te prennent, ils prennent la synthèse chimique du princeps, ils te le contournent en disant : bah voilà on a trouvé ça marche comme ça et voilà la même molécule, sous telle ou telle forme. Euh, un ou deux ans de décalage, ça c'est vraiment sur les grosses grosses molécules style Atorvastatin qui est le Lipitor qui lui fait 200 milliards, c'est pour diminuer le cholestérol dans le sang. Donc c'est un marché colossal en Amérique et ça, c'est sortie dix ans après alors que tu as vingt ans, quoi, ils ont réussi à le faire. En gros, ils gagnent dix ans et après, bah toi du coup à l'AMM vue que c'est plus le même API, enfin le même princeps, qu'il est suffisamment en terme de brevet..., tu dois te retaper de prouver que physiologiquement c'est la même chose, donc d'où intérêt de payer un petit truc que tu fais euh, sur le tiers monde de toute façon c'est pas des vrais hommes. Ca tu l'entends, c'est pas très jolie cela dit, -rire-, hop ça marche, on le fait sur de vraie homme cette fois, et là tout est beau et c'est parfait. Voilà un peu l'état des laboratoires, comment on va dire : pirate, pas pirate mais mauvais garçon. Après maintenant si tu est un vrai labo, un gros...bah. Le problème c'est que les gros ils sont tellement tentaculaires, il y tellement de subdivisions...Euh. Ils sont tellement tentaculaires, c'est tellement des grosses multinationales avec des gros bureaux de partout, qui ont tellement des fonds que même un gros bureau, je vais te dire isolé euh sur Paris, peut très bien décider d'aller se payer un petit truc. Une petite enveloppe, une note de frais, tu comptes deux trois notes de frais ça te file l'argent et hop, tu payes au bloc de n'importe où. Quoi, tu peux faire des essais, des expérimentations, et c'est ce qu'est ressortie sur le SIDA. Je sais pas, il y a, je sais pas il y a une polémique, je sais pas si tu avais entendu. Il y a deux trois ans je crois, sur des essais qu'ils ont faits en Cotes d'Ivoire, ils avaient trouvé une molécule qui diminuait le risque de, d'apparition du SIDA. Ils avaient sollicité des prostitués pour avoir des relations sans protection, - rire -, c'est quand même chaud puisque ta molécule t'es pas sure quelles marche, par contre si elles le choppent t'es sure quelles ont le SIDA, et t'es sure qu'en gros elles vont mourir à plus ou moins long terme. C'est violent intellectuellement..

    En France c'est pas possible...

    Non, heureusement, d'où le surcoût des essais que tu fais, en théorie. Maintenant rien ne t'empêche d'aller prendre quatre patients en psychiatrie, de toute façon ils sont tarrés ils pourront pas dire ce qui se passe et tu testes...

    Et ça c'est peut-être...

    C'est peut-être encore d'actualité mais euh, dans les CHU tu as le service psychiatrique qui est à coté du service des essaie clinique...

    Ca c'est un petit peu l'alliance privé public...

    Noire, ouais, le coté obscure de la force, totalement. Bah, le problème c'est que le publique, du côté universitaire, tu as tous ça évidement, faut pas se leurrer. J'ose croire au côté un peu clair de la force, façon de dire, où c'est le milieu universitaire, publique, que se soit l'hôpital, parce que ils sont tous enseignants quasiment qui a le savoir faire et qui forme les personnes qui vont dans le privé après et, pour moi ça me parait logique que le privé .aide ces personnes à développer leurs services. Avoir une meilleure formation, et que ça marche en synergie, ça me paraît entièrement logique et ça devrait être comme ça pour tous le monde.

     

    Annexe n°2 Éléments de contextualisations des groupes pharmaceutiques dans le monde

     

    Les tableaux suivants sont construits à partir des résultats d'une enquête annuelle réalisée par le Financial Time1108 sur « les sociétés et les dirigeants d'entreprise les plus respectés dans le monde » en 2001 et visant à construire un classement des sociétés selon différents items. L'enquête a été réalisée selon le Financial Time « à partir des interviews de plus de 1000 leaders d'opinion et cadres dirigeants dans une vingtaine de pays » Pour une meilleur lecture ne figurent dans ces tableaux que les données relatives aux groupes de l'industrie pharmaceutique.

     

    Tableau 1.1. Le groupe présentant les sociétés qui « créés le plus de valeur pour leurs actionnaires».

     

    Noms des Groupes

    Rang

    Pfizer

    1ier

    GlaxoSmithKline

    2eme

    Johnson et Johnson

    3eme

    Novartis

    4eme

     

    Tableau 1.2. Le groupe présentant les sociétés qui « figurent parmi les sociétés présentant le plus d'intégrité».

     

    Noms des groupes

    Rang

    Johnson et Johnson

    1ier

    Bayer

    2eme

    GlaxoSmithKline

    3eme

    Novartis

    4eme

     

     

     

    Tableau 1.3. Le groupe présentant les sociétés qui « figurent parmi les plus respectées dans le monde».

     

    Noms des groupes

    Rang

    GlaxoSmithKline

    1ier

    AstralZeneca

    2eme

    Bayer

    3eme

    Johnson et Johnson

    4eme

    Novartis

    5eme

     

    Tableau 1.4. Le groupe présentant les sociétés qui « figurent parmi les plus respectées du secteur de la Santé » »

     

    Noms des groupes

    Rang

    Johnson et Johnson

    1ier

    Pfizer

    2eme

    GlaxoSmithKline

    3eme

    Novartis

    4eme

    Merck

    5eme

    AstraZeneca

    6eme

    Roche

    7eme

     

    Tableau 2.1 Les nationalités des groupes pharmaceutiques classé par rapport à leurs chiffres d'affaires déclarés-en milliards de dollars - établie pour l'année 2007, pour indication : chiffre d'affaire du groupe Fresenius Kabi

     

    Nom des groupes

    Nationalité

    Chiffre d'affaire

    Johnson et Johnson

    Etats-Unis

    53

    Pfizer

    Etats-Unis

    48,4

    GlaxoSmithKline

    Etats-Unis et Royaume-Uni

    42

    Sanofi-Aventis

    France

    37

    Novartis

    Suisse

    37

    Roche

    Suisse

    34

    Fresenius Kabi

    Allemagne

    10,8

     

     

    Tableau 2.2 Les groupes pharmaceutiques les plus importants classés par rapport à la taille de l'effectif de leurs employés en 2006, pour indication données pour le groupe Fesenius Kabi

     

    Nom des groupes

    Effectif

    Nombre de pays ou le groupe est présent

    Johnson et Johson

    113 800

    150

    GlaxoSmithKline

    100 000

    117

    Novartis

    98 200

    140

    Sanofi-Aventis

    97 181

    100

    Pfizer

    87 000

    150

    Roche

    65 000

    150

    Fresenius

    104 872

    43

     

    Tableau 2.3 Les dates de créations des plus grands groupes pharmaceutiques, les dates retenues sont celles figurant sur les sites internet officiel des entreprises citées, pour indication données sur le groupe Fesenius

     

    Noms du groupe

    Date affichée de création

    GlaxoSmithKline

    2000

    Johnson et Johson

    1886

    Novartis

    1996

    Pfizer

    1849

    Roche

    1896

    Sanofi-Aventis

    2004

    Fresenius

    1462

     

    1 C.-E. Hughes , Le regard sociologique, Paris, EHESS, 1996, p . 107-122.

    2 Rapport d'activité 2007 du Centre de Sociologie de l'innovation [on line], www.ensmp.fr, consulté le 16 février 2008.

    3 P. Pignard,« Le déclin de l'empire pharmaceutique », Sciences Humaines, 2005, n°48.

     

    4 C.-E. Hughes, op. cit, p. 5.

    5 FDA est l'abréviation de Food and Drug Administration, service du gouvernement américain responsable des études, du contrôle et de la réglementation des médicaments et de leur commercialisation.

    6 AFSSAPS Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santés.

    7 M.-C. Bourdon, « Industrie pharmaceutique : une étude qui à fait du bruit », Journal l'UQAM, vol. XXXIV, 2008, n°9.

    8 Conseil reçu par une pharmacienne à l’occasion de l'enquête sur les officines pharmaceutiques réalisées dans le cadre du « parcours recherche » en licence3, carnet d’observation, 2006.

    9 Le nom de l’entreprise a été changé dans un souci d’anonymat.

    10 R. Roy, Un sociologue à l’usine, Paris, La découverte, 2006 [1952], pp. 165-176.

    11 J. Peneff , La méthode biographique. De l'École de Chicago à l'histoire orale, Paris, Armand Colin, 1990, p. 102.

    12 A propos de la préparation de la phase de préparation de l’enquête, S. Beaud et F. Weber , Guide de l'enquête de terrain, Paris, La découverte, 1997, pp. 59-61.

    13 B. Latour et S. Woolgar , La vie de laboratoire, La production des faits scientifiques, Paris, La Découverte, 2007 [1979].

    14 Entretiens téléphoniques réalisés le l7 septembre 2007.

    15 Libellé rentré dans le moteur de recherche du site des pages jaunes.

    16 Effectifs du groupe Sanofi Aventis 96 439 personnes dans le monde dont 54 575 en Europe, en France 27 663, 1500 en région lyonnaise données arrêtées au 31 décembre 2004, site officiel du groupe Sanofi Aventis [on line], http://www.sanofi-aventis.com, consulté le 21 novembre 2007.

    17 Le terme « paillasse » désigne l'espace de travail du chercheur en laboratoire qui peut être objectivé sous la forme d'un plan de travail équipé d'instruments aux usages scientifiques.

    18 L. Pinto (dir.), « Initiation à la pratique sociologique », Paris, Dunod, 1990 [1989], p. 51.

    19 Ibid (3).

    20 Entreprise positionnée dans le groupe des dix plus grands groupes pharmaceutiques par rapport à ses effectifs.

    21 Dans un souci d'anonymat le nom du directeur a été remplaçé par des initiales choisie de manière aléatoire.

    22 À propos des sites logistique de Bristol Myers Squinn, « Retour d’expérience d’inspection d’un système logistique » [on line], // :www.jlconseil.net/ressource/conférence, consulté le 6 juin 2008.

    23 Rapport d'activité de l'entreprise Huilex établi pour l'année 2006.

    24 Rapport d'activité de la société Altis établi pour l'année 2006.

    25 Le médicament est défini légalement selon l’article L.51111 du Code la Santé public.

    26 Dans un souci d'anonymat nous nommerons le Directeur de l’entreprise Huilex par les initiales « M.T. ».

    27 À propos des sites logistiques de Bristol Myers Squinn, Site officiel de Bristol Meyers Squinn, « Retour d’expérience d’inspection d’un système logistique » [on line], // :www.jlconseil.net/ressource/conférence, consulté le 6 juin 2008.

    28 Voir annexe n° ,tableau proposant de situer le groupe Fresenius Kabi par rapport aux autres groupes de l’industrie pharmaceutique.

    29 Données pour l’année 2006, Site français officiel du groupe Fresenius Kabi [on line], http://www.fresenius_kabi.fr/php/static/page_01.php, consulté le 3 novembre 2007.

    30 Siège social de Fresenius Kabi : Fresenius Kabi AG, Else-Kröner – Strasse 1, 61352 Bad Homburg v.d.H., Allemagne, Tél. : +49(0)6172 686 0, Fax : +49(0)6172 686 2628.

    31 Usine de Friedberg située en Allemagne dans le Land de Hesse, Construite en 1993 et inaugurée en 1997.

    32 Article collectif,  « Industrie pharmaceutique innovation et économie du secteur », Regarder autrement, 2002, n°1, p. 85.

    33 Voir annexe n°2.

    34 Mercredi 12 septembre 2007.

    35 S. Beaud et F. Weber , Guide de l’enquête de terrain, Paris, La Découverte, 1997, p. 117.

    36 Extrait d'entretien avec M. T. réalisé le 12 septembre 2007, Journal de terrain.

    38 Le lundi 17 septembre.

    39 Extrait d'entretien avec M. T. réalisé le 31 octobre 2007, journal de terrain.

    40 UPSA marque intégrée au groupe Bristol Myers Squinn depuis 1994 et fondée en 1935 par le Docteur Camille Bru à Agen.

    41 Clark nom de la marque qui a inventé le chariot élévateur en 1945, le nom de cette entreprise est couramment utilisé pour désigner un chariot élévateur fût-il d’une autre marque, actuellement Clark est une filiale du groupe Coréen du sud : Young An Hat Compagny.

    42 J’avais notamment pu le constater lors de missions intérim pour les entreprises telles que Danone ou Pomona qui sont des plates formes logistiques distribuant des produits alimentaires.

    43 Extrait d'entretien avec M. T. réalisé le mercredi 31 octobre 2007, journal de terrain.

    44 Article R.233.13.19 du Code du travail.

    45 J’ai pu constater l’absence de filmeuses au sein des entrepôts Logidis basé dans la Zone industrielle des Milles qui est l’une des centrales de distribution de produits agro-alimentaires appartenant au groupe Casino à l’occasion de missions d’intérim effectuées en juillet 2004.

    46 Le code CIP est un code interprofessionnel logistique obligatoire pour tous les médicament, il correspond à l’AMM du médicament elle-même délivré par l’AFFSAPS.

    47 Association regroupant les entreprises du secteur logistique de la Santé.

    48 Site officiel de l’ACL [on line], http://www.ad.fr, consulté le 2 juin 2008.

    49 P. Fournier, « Deux regards sur le travail ouvrier à propos de Roy et Burawoy, 1945-1975 », Actes de la Recherche en sciences sociales, 1996, n°115, p. 81.

    50 Le mercredi 19 septembre.

    51 Ducros est une entreprise de transport travaillant avec l’entreprise Fresenius.

    52 Volvuren le nom de l’un des produits distribués par l’entreprise Fresenius.

    53 L’ensemble des consignes à adopter en cas de lot bloqué est régit par l'ordonnance du 26 avril 2007, N°2007-613, article L. 5142-3 et L. 5142-3-1 du Code de la Santé public.

     

    54 Observation réalisée le lundi 24 septembre.

    55 M. Stroobants, Sociologie du travail, Paris, Armand Colin, , 2005 [1993], p. 73.

    56 B. Lahire, La culture de l'individu, dissonances culturelles et distinction de soi, Paris, La Découverte, 2004.

    57 P. Bourdieu, La distinction, critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979.

    58 C. Dubar, La socialisation, construction des identités sociales et professionnelles, Paris, Colin, 1999.

    59 R. Brubaker, « Au-delà de l'identité », Actes de la recherche en Sciences sociales, 2001, n°139, p. 69.

    60 C. Dubar, op. cit., p 53.

    61 C.-E. Hughes, op. cit, p. 5.

    62 Y. Faure, « Le couple anesthésiste chirurgien: l'arrangement des sexes  comme renfort symbolique à la domination d'un groupe professionnel sur un autre » [on line], dgblog.ap-hm.fr consulté le 2 mars 2008.

    63 C. Lomba et J.-P Mazaud, « Approches ethnographiques et historiques », Société contemporaine, Presses de Science Po, 2002, n°54.

    64 A. Collovald, « Identités stratégiques » in Acte de la recherche en Sciences sociales n°73 de juin 1988.

    65 J. Peneff, « La profession médicale et le piège des dépenses de santé » [on line], pagesperso-orange.fr consulté le 1 mars 2008.

    66 P. Pignarre, Le grand secret de l’industrie pharmaceutique, Paris, La Découverte, 2004 [2003], p. 17.

    67 M. Drancourt Michel, La recherche, Paris, France Empire, 1971.

    68 M.-H. Depret et A. Hamdouch, « Changements technologiques, logiques institutionnelles et dynamiques industrielles. Esquisse d'une approche co-évolutionnaire appliquée à l'industrie pharmaceutique et aux biotechnologies », Innovations, 2007, n°25, p. 85-109.

    69 Ibid., p.40.

    70 D. Benamouzig, La santé au miroir de l'économie, Paris, PUF, 2005.

    71 J. Sigvard, « L'industrie du médicament évolution et orientation », Les problèmes économique du médicament, 1978, n°12, p. 61.

    72 (dir.) G. Rotman, « La santé de l'industrie pharmaceutique française », Le 4 pages des statistiques industrielles, n°157, février 2002, p. 4.

    73 Ibid., p. 40.

    74 Voir annexes n°2.

    75 En 1999 fusion des groupes Sanofi et Synthélabo puis, en 2004, le groupe Sanofi Synthélabo lance une OPA sur son principal concurrent: Aventis. L'OPA réussite engendre la création d'un groupe regroupant les trois groupes initiaux -Sanofi, Synthélabo et Aventis – sous le nom Sanofi Synthélabo.

    76 S. Jacqueline, loc. cit., p. 55.

    77 E.-M. Brahimi, H.-R. Desmarteau, C. Gaunier et A.-L. Suives, « Les logiques d'évolution des entreprises de biotechnologies », Lavoisier Revue française de gestion, 2005, n°155, pp. 153-171.

    78 E. Brian et M. Jaisson, « Unités et identités, notes sur l'accumulation scientifique », Actes de la recherche en Sciences sociales, 1988, n°74, pp. 66-75.

    79 G. Guyot, « La recherche et développement de médicaments », Les problèmes économiques du médicament, 1978, n°12, p. 241.

    80 M. Devèze Michel, Histoire contemporaine de l'université De Pékin à Berkeley, en passant par Paris, Paris, Édition enseignement supérieur, 1976, p. 204.

    81 E. Brian et M. Jaisson Marie, loc. cit., p. 73.

    82 J. Peneff, op. cit., p. 10 ( p. 137).

    83 J. Peneff, loc. cit., p. 61.

    84 Les bourses CIFRE ont été créées en 2004, celles-ci concernaient 1000 thésards en 2004, 1155 en 2006, une CIFRE est une convention industrielle de formation par la recherche passée entre l'Association nationale de la recherche technique, qui gère cette procédure pour le compte du ministère, et l'entreprise.

    85 Extrait d'entretien avec Patrick réalisé le 12 avril 2008, journal de terrain.

    86.Ibid.

    87 Ibid .

    88 Ibid .

    89 Ibid .

    90 Patrick fait ici allusion à une campagne d'expérimentation sur l'homme réalisé à Douala par le groupe pharmaceutique Gilead et, dans le cadre de laquelle des prostitués auraient été encouragées à avoir des rapports sexuels non protégés contre une rémunération de 4 euros par mois environ

    91 Ibid ., p. 81.

    92 S. Coignard, « Argent et santé, L'argent sale de la santé », Sève, 2005, n°8, 79.84 p.

    93 AFSSAPS, Agence française de sécurité sanitaire des produit de santé.

    94 Ibid ., p. 81.

    95 AMM, Autorisation de mise sur le marché délivrée pour la France par l'AFSSAPS suite à l'acceptation d'un dossier au format standardisé – CTD – rédigé par les industriels, l'autorisation accordée se traduit par l'obtention d'un code d'identification de la spécialité – CIS – composé de huit chiffres et qui caractérise la légalité du médicament, ce numéro doit figurer sur les boites de médicaments.

    96 Ibid ., p. 81.

    97 Lipitor est un médicament, commercialisé sous le nom générique d'atovastatine, destiné à traiter les personnes qui affichent des taux de cholestérol trop élevés. Le Lipitor est développé par le groupe pharmaceutique Pfizer et, commercialisé par le groupe Ranbaxy, pour le compte de Pfizer mais aussi, pour son propre compte dans les États où le brevet d'invention à expiré comme au Canada (2007), celui-ci reste valable en Europe jusqu'en 2011.

    98 Ibid ., p. 81.

    99 M. Dixneuf, « Au-delà de la santé publique : les médicaments génériques entre perturbation et contrôle de la politique mondiale », Revue Française de Science Politique, 2003, n°53, pp. 277-304.

    100 ADPIC Accord sur les aspects du droit de la propriété intellectuelle qui touche au commerce, cette accord est l'un des trois accords fondateur de l'Organisation mondiale du commerce, Marc Dixneuf évoque ici les règles de l'OMC restreignant les possibilités de copie des médicaments en pérennisant le système de brevet.

    101 Ranbaxy, groupe pharmaceutique indien créé en 1961 spécialisé dans la mise au point et la production de médicaments génériques, Ranbaxy procède depuis les années 2000 à une série d'acquisition de groupes pharmaceutiques : Terapia en Roumanie 2001, GSK en Italie et en Espagne 2002, Be tabs pharmaceuticals en Afrique du sud 2006.

    102 Ibid ., p. 81.

    103 H.-S. Becker, « Biographie et mosaïque scientifique », Actes de la recherche en Sciences sociales, 1986, n°62/63, p . 106-107.

    104 J. Barthélémy et C. Donada, « Décision et gestion de l'externalisation. Une approche intégrée », Lavoisier Revue française de gestion, 2008, n°177, pp. 101-111.

    105 M.-H. Depret et A. Hamdouch, loc. cit.,.p 62.

    106 J. Marimbert, « Sécurité sanitaire : les défis de l'AFSSAPS », Sève, 2005, n°8, pp.87-100.

    107 Ici le pronom « leurs » est utilisé pour caractériser un sentiment d'appropriation des chercheurs par leurs employeurs.

    108 .A.-.L. Bertier, « Quatre laboratoires européens parmi les entreprises les plus « respectées » selon le Financial Times, Pharmaceutiques L'information de référence du secteur pharmaceutique, 2003 [on line], .www.pharmaceutiques.com/archive/une/art_316.html.fr, consulté le 21 mai 2008.

     

     

     

     

    Les fumets de l'avant-service ou le mou des coussins

    Tandis qu'une odeur de cuisine se répend, progressant au gré de la valse des portes, certaines sont déjà là. Sur le petit banc ferré et dumment coussiné, ces convives ne devisent pas, silencieuses, ces dernières se contentent de rêver au futur déjeuner. A quelques mètres, derrière les murs, des agents veillent à préparer l'évènement. A l'heure de la cigarette, un plongeur et deux serveurs partagent les voluptes. Côté local-poubelles, les conversations s'élèvent brisant le sens commun du service rendu au personnes âgées. Parfois, un bruit de fracas rappelle à tous la présence du vénérable vide-ordure.

    Un coup de fil reçu par le plongeur redéploi les effectifs en ordre. L'arrivée du nouveau est comme l'essence d'une vie socio-professionnelle et l'occasion de partage entre les agents. Le côté frèle de l'étudiant est prompt aux critiques les plus sévères. Grégory prétend pouvoir exercer ici l'art de l'hôtellerie. En retrait des turpitudes saisonnières, le vingtennaire se dégoute de l'aplomb du nouveau, de son insolence, de ses actions romantiques. Voyez vous comment les couverts sont rangés. Pour lui, l'idée du mélange des fourchettes à poisson avec celles destinées aux entremets, aux carotte râpés est tous simplement insoutenable.

    La porte métallique claque rendant tout son glauque au couloir de service. A la suite, chacuns regagnent son poste, se mêt à l'abris au côté de son chef : des permanents en CDI, restés non fumeur, vaillement tâpis en salle ou au chevet des mets fumants sur le fourneau. En habitué, Grégory toise les bons de commande ordonnés sur le tableau en cuisine s'appropriant ainsi la bienveillance du Chef de cuisine. Irène, la chef de salle historique, a déja surligné avec son fluo les plats spéciaux. Ainsi, haricots vert, riz à la tomate ou avocats luiront parmi le commun du menu : Quiche Lorraine Tomates farcies et Tiramisu.

    Au fond du couloir qui mène à la cuisine, un rayon de lumière indique la présence de l'étudiant au vestiaire. Que fait-il donc s'interroge Grégory ? Ce dernier, tel un rongeur reste hébété à proximité de la plonge. Bientôt, le plongeur entre dans la rêverie. Chacun est déjà en tenue, s'accrochant à un semblant de protocole. L'horloge pointe midi moins dix, l'heure de poser le pain sur les tables. Une à une, les petites assiettes, simulacre de prestige, sont garnies de deux tranches d'un pain parfois comme des éponges.

    Très fière, Grégory répare, inspecte : étale ses connaissances au travers des petites tâches quotidiennes. Suivant l'étudiant des yeux, Irène aime le port du gant de fouille. Grégory lui, déplace ici un coussin, reprend là-bas une assiette. Jérome est rappelé à la raison : l'étudiant à omis le pain de mie de Madame Seignorie. D'une moue glacée, l'étudiant se positionne gaché à l'entrée où peu de résidents lui feront une révérence. A l'opposé, Irène exulte dans l'exercice d'un charisme acquit au prix de dix années de service dans la maison.


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