• PARTIE 1.

     

     

     

     

     

     

     

    Saga d’automne à l’Étoile du Sud

     

     

     

     

     

    «Une année au fil des jours dans une résidence services à destination des personnes âgées.»

     

     

     Par Simon LEFRANC

     

     

     

     

     

     

     

    SOMMAIRE

     

     

     

     

    1.  Modes et critères de sélection des résidents....page 8

     

     

     

    2. L’arrivée du résident à l’Étoile du Sud….page 17

     

     

     

    3. Un personnel hétéroclite au service de la misère humaine….page 25

     

     

                                                                                          

    4. Destins croisés travail et jeux à l’Étoile du Sud ….page 40

     

     

     

    5. Carrières et résistances à l’Étoile du Sud ….page 49

     

     

     

    6. La construction de rituels : l’affaire de tous….page 58

     

     

     

    7. Visites, les familles de résident, des joies et des peines….page 63

     

     

     

    8. Les «nouvelles directrices» de Madame Merlin à Charlotte ….page72

     

     

     

    9. Le pèlerinage au Cabanon : une sortie très attendue….page 81

     

     

     INTRODUCTION                                                                                           

     

     

    Depuis les temps les plus anciens, l’étude des lieux d’habitations, des sites de regroupement des individus est utilisée comme une trame pour reconstituer l’histoire des peuples, pour mettre en évidence des groupes d’hommes sédentarisés. A ce titre, les modes d’occupation du sol par les individus reflètent le point d’avancement, de déclin comme de progrès atteint par une société. S’il est des types de cités disparues, uniquement visibles par le prisme des historiens comme les citées de Grèce Antique, les lieux de résidence contemporains apparaissent comme l’un des points d’entrée privilégié pour l’étude de groupes particuliers d’une population. 

     

    En ce sens, nous nous intéresserons dans cet ouvrage à une variété d’habitations bien spécifiques. Plus restreint en superficie unitaire qu’une cité lacustre, que les vestiges d’un village Maya : les maisons de retraite incarnent en France un mode d’habitat particulier, en forte expansion. Regroupant des individus en fonction de leur appartenance à une classe d’âges spécifique, aux codes qui s’y rapportent, ces institutions méritent d’être découvertes.

     

    L’offre standardisée de logements à destination des personnes âgées est diversifié, nous avons choisi de nous intéresser à une forme particulière de cet habitat : les résidences de services. Celles-ci sont présentées dans la gamme de l’offre de logements pour un public de personnes âgées, comme correspondantes aux produits les moins médicalisés, d’une certaine façon comme les unités de vie collective se rapprochant le plus du parc de logements classiques.

     

    En effet, les résidences de services sont réservées à la frange des personnes âgées diagnostiquées comme les plus valides. Ainsi, les conditions d’accès sont règlementées par la loi qui stipule que les individus admissibles dans les résidences de services doivent «être valides ou semi valides» et précise en sus le texte, «êtres autonomes». Cette offre se distingue a priori des établissements labélisés comme EHPADau sein desquels une assistance, une veille médicale permanente est obligatoirement effective sur le site.

     

    En quoi l’offre médicale au sein des résidences de services est-elle différente de celle proposée dans les maisons de retraite bénéficiant du statut d’EHPAD? Au-delà du cadre légal, sur quelles bases, selon quelles modes politiques les individus sont-ils considérés comme admissibles au sein des résidences de services ? Le degré de validité des individus devenus résidents a-t-il un impact sur la position sociale de ces derniers au sein de leur nouvel environnement ?

     

    Nous verrons dans le contexte d’une résidence services passée à la loupe comment l’ensemble du quotidien est réglé. Rêvés en détenus de luxe parfois l’objet de mises, les résidents affrontent dès leurs premiers jours les strictes protocoles de leur nouvelle demeure. Derrière chaque mur de l’édifice, dans toutes les situations, les « nouveaux » doivent s’affranchir, s’approprier à tout va tout en se raccrochant aux restes de leurs vies passées.

     

    L’intégration de la vieillesse comme corolaire principales de ces projets d’habitats pose la question de l’extériorité de leurs inventeurs. Comment par la tenue de réunions, depuis des plans, par des visites de chantiers ou par le choix de matériaux est-il possible de créer une unité de vie cohérente ? Au-delà des flutes de champagne consommées pour l’inauguration, les usagers et occupants des résidences service sont seuls dépositaire de leurs futurs.

     

    Des employés historiques inventeurs de règles immuables comme l’ordonnancement du mobilier, le choix des assiettes à pains, aux résidents œuvrant à leurs mises en valeur, chacun cherche à construire à partir de rien, de si peu de chose, un contexte social favorable.

     

    Le choix de rendre des conditions de vie de ces seniors regroupés au sein d’habitations dédiées ne s’est pas imposé comme une vocation, comme la poursuite d’un travail déjà amorcé. Cuisinier de formation, je recherchai un employeur qui n’exigerait pas de moi un dévouement total. Dans cette quête, l’Étoile du Sud s’est imposé comme une expérience dans un contexte particulier. Une offre d’emploi relevée, un rapide entretiens puis au terme d’un échange téléphonique je suis embauché.

     

    Au fil des jours, des semaines puis des mois, je ressentais le besoin de débriefer mon quotidien, de mettre en ligne la réalité différente à laquelle j’étais confronté. Sans inclinaison particulière pour les personnes âgée, je découvrais comment ces dernières existent, tentent de s’adapter à un monde réglé pour les individus dans la fleur de l’âge.

     

    En plus de constituer un utile descriptif de la vie quotidienne, parfois surprenante, au sein des résidences de services, cette publication vise à éclairer les processus de construction des représentations du profil de résident. Il s’agit de questionner les mécanismes développés par l’une de ces institutions, ses agents, ses résidents, pour mettre en scène des lieux d’habitations, définir des standards d’hébergement, ritualiser des actions, pour une population de «seniors» qualifiée légalement d’autonomes, de valides ou de semi-valides.

     

    Entre recueil de récits de vies et participation aux activités, la position d’observateur puis de rédacteur sous couvert du profil d’employé m’a permis de récolter des éléments d’une grande diversité , d’accéder au quotidien des individus.

     

    La décision de travailler sur la thématique du logement des personnes âgées pose de nombreuses questions laissées en héritage au gré des débats, de l’actualité. Si la jeunesse n’est qu’un mot, quand est-il de la vieillesse ? Quelle sont les ressorts du mécanisme de prise de décision visant à établir un proche ou bien à s’établir soi-même dans une résidence de services ? A quel protocole ce type de décision est-elle asservies ? Ce type d’habitation est-il envisagé comme une simple étape, une retraite définitive ?

     

    A cette dernière question, une réponse légale tend à définir froidement l’état de santé comme la condition de conservation des logements. En effet comme nous le verrons, les résidences services ne peuvent légalement accueillir des personnes définies médicalement comme «non autonomes». Cette distinction suscite d’emblée un questionnement, pause la problématique de l’identification de l’état de dépendance, impose de définir les instruments de mesure, les usages qui relèveraient d’un tel état.

     

    Ma distance par rapport à la population, à la structure étudiée pousse à opérer à un questionnement permanent sur l’appréciation des scènes constatées, des propos recueillis. Regroupées en maison de retraite, en EHPAD, parfois en couple, souvent seules, les personnes âgées évoluent dans un univers pour le moins clos, un contexte où les liens intergénérationnels sont peu présents. Omis les liens familiaux souvent existant et conservés je constaterais au fil des jours, des semaines combien les résidents sont isolés, insérés peu à peu dans le mini-monde de la résidence.

     

    Le statut d’agent du personnel que j’ai intégré m’a induit à procéder prudemment par rapport aux résidents, à mettre en place une vigilance méthodique pour dissocier l’effet d’aubaine de la réalité au sens où l’interprétation, l’analyse des rapports établis avec des résidents pourraient être biaisés.

     

    En effet, peux consultées, les personnes âgées de la Résidence l’Étoile du Sud au sein de laquelle nous vous proposons une immersion, seraient en alerte si des questions se faisaient interview, si un échange devenait une séance d’entretiens. Comme pour l’étude de populations réputées fermées, peux accoutumées aux visites extérieures, l’accès aux personnes âgées de l’Étoile du Sud nécessite discrétion et patience, temps et investissement.

     

    En sus de cette retenu, je dois prendre garde à respecter le règlement intérieur qui précise notamment au travers des contrats de travail que les emplois sont soumis au respect du secret professionnel. Précaution classique dans ce type d’institution totalisante, j’apprendrais au quotidien à bien utiliser les règles, à observer celles-ci pour mieux connaître leurs portés, leurs visées. D’une certaine façon la mise à l’écart de cette population est bien assurée pourtant, l’Étoile du Sud se trouve implantée au cœur de l’agréable ville provençale de Nîmes.

     

    L’établissement est inséré dans un quartier dédié aux activités tertiaires avec de nombreuses professions libérales liées à l’exercice du Droit (avocat, notaire....) ou au secteur médicales (cabinet d’analyses médicales, médecins spécialistes). Edifiés à partir de 1984 sur les ruines de l’ancienne manufacture de cycles Gaudier, tous les bâtiments du quartier forment un ensemble aux courbes contemporaines avec ces espaces verts intérieurs, son parking sous-terrain. Organisé en une vaste copropriété ce quartier reste totalement ouvert : chacun est libre d’y circuler. Devant l’Étoile du Sud posé au centre du dispositif sur une vaste esplanade bétonnée se croisent aussi bien des résidents que des clients d’hôtels tout proches ou encore les quelques riverains occupés à promener leurs chiens.

     

    Anonyme, l’Étoile du Sud en impose occupant une part importante des bâtiments donnant sur l’esplanade. Lancée sur quatre étages aux façades de pierres taillées s’élance cubique l’Étoile du Sud. Classée, résidence de services, l’Étoile du Sud est composée de 68 appartements dispatchés en T1, T2 et T3. Au rez-de-chaussée des parties communes clinquantes avec une vaste salle de restaurant, un espace bar, une réception.

     

    J’ai réussi à me faire recruter dans l’équipe du personnel de cette résidence comme «cuisinier» dans un premier temps. Sans jamais révéler mon idée de bouquin, j’occuperai par la suite les postes de serveur, de plongeur, d’agent d’accueil et enfin de veilleur de nuit. Le fort turn over des employés, sur lequel nous reviendrons, m’a permis de multiplier les approches en endossant des postes de travail différents et par ce biais de nouer quelques contacts avec les résidents.

     

    Pour rendre de mon expérience, je vous propose d’aborder dans une première partie le processus de sélection des résidents au sein de l’Étoile du Sud. Ensuite une plongé dans les arcanes de cet établissement au travers de quelques protocoles, de ses employés. En prolongementnous observerons plus loin le quotidien des résidents depuis différents point de vue, activité, visites des familles, moments des repas : autant d’occasions pour découvrir les termes réglés d’un contexte construit, parfois approprié.

     

    Au travers de ces approches, j’ai tenté de dresser l’esquisse d’un bilan social de cette communauté. Il s’agit de prendre en compte la situation des individus depuis une perspective historique. Envisager comme le point de départ d’une nouvelle vie, la résidence de services implique une période d’apprentissage, l’adhésion à de nouvelles pratiques, à de nouveaux rituels pour la plupart produits par l’institution encadrante. L’intérêt est porté sur la mise en perspective de ce microcosme, sur les divers agents qui y évoluent sur un temps long mettant ainsi en relief les individus qui effectuent une véritable carrière dans cette résidence de services.

     

    Il s’agit d’exposer les principaux schèmes de fonctionnement pour la plupart rendus invisibles par leur caractère informel, par leur propriété à paraître évident. Si le contexte de vie des êtres humains est le fruit d’un vaste processus de construction, le cas des résidences de services permet d’observer l’intégration des individus dans un milieu totalement artificiel, créé en toute indépendance de leur existence passée. A l’opposé du mythe d’un foyer familial, édifié, consolidé jour après jour, l’intégration en résidence de services implique pour les participants de déconstruire, de renoncer, d’invalider les repères intériorisés au cours des années vécues dans un type d’habitat traditionnel.

     

    Comment les individus affrontent-ils cette échéance ? Par quels moyens les nouvelles références sont-elles transmises puis partagées par les nouveaux venus ? En somme nous partirons sur les traces des luttes engagées pour la maîtrise de ces nouveaux enjeux, sur les moyens mobilisés par les agents pour se positionner au sein de cette nouvelle hiérarchie sociale. En dilettante, fort des éléments précédemment développés nous questionnerons le phénomène d’immobilisme proposé comme comburant de gestion au sein de l’Étoile du Sud.

     

    Nous verrons dans ce contexte de travail spécifique que la conservation des rites, des codes, des modes d’organisation est un combat mené au quotidien dont le fruit est le maintien d’un consensus mou établis à tout le moins constaté, entre les membres du personnel les plus anciens et les résidents.

     

     

    1.  Modes et critères de sélection des résidents                           

     

     

    Comme nous l’avons évoqué, le choix de venir résider à l’Étoile du Sud s’impose souvent comme une «solution» pour des familles devenues dépositaires des conditions d’existence de l’un de leur ainé. En effet, sur une population de 62 résidents au 1ierjanvier 2011, 47 ont accédé à la résidence par le truchement, la volonté de membres du cercle familial à minima, ces derniers ont été acteurs dans la constitution du dossier d’admission, dans la prise d’initiative de recherches ou encore dans l’exercice de la visite d’appartements.

     

    Le recours à la résidence services intervient pour les descendants investis, comme un placement en milieu spécifique pour des individus qui ne sont plus jugés aptes à évoluer dans un contexte classique. Ce constat établis par les membres des familles réputés les plus proches du futur résident marque la transformation du lien établi entre les générations. A l’existence d’un lien social d’une qualité familial s’agrège puis se substitue un lien administratif mu par de rationnelles finalités de gestions.

     

    Difficile, cette décision est rarement source de joies pour les principaux intéressés qui doivent renoncer au mode de vie du commun des mortels pour adopter celui réservé aux individus considérés comme « trop âgés ». A la manœuvre, les familles œuvrent à constituer un univers sécurisé pour leurs proches mais également à déléguer la charge de responsabilité auprès d’une institution professionnelle.

     

    A. Le choix de profils spécifiques dans la sélection des résidents

     

    A l’image de toute mise en catégories, de tous classements, la qualification des individus eu égard à leur âges est fort complexe. Ainsi, le candidat locataire à l’Étoile du Sud, outre des capacités financières assorties de leurs garanties, doit présenter tout à la fois les stigmates avancés de la vieillesse et l’apparence d’un homme au degré d’autonomie acceptable pour l’institution.

     

    En quelques sortes, l’Étoile du Sud s’adresse à une frange spécifique des personnes âgées posant d’emblée une hiérarchie au sein de cette classe d’âges. Cet ordre se retrouve de facto au-dedans de l’institution par la question posée en permanence du maintien des résidents dans la structure en lien avec l’observation régulière des facultés d’autonomie de ces derniers.

     

    Ainsi, à la façon d’un étudiant pris en charge par ses parents, les personnes âgées sont intégrées dans un système spécifique par des individus pour lesquels ces derniers ont été un temps des référents. Si dans la majorité des cas, l’initiative et les formalités échappent à l’intéressé, les frais engendrés restent à la charge de ce dernier. En quelques sortes, l’arrivée à l’Étoile du Sud préfigure d’une forme de dépossession de l’autonomie financière. A ce point nous relevons ce premier paradoxe qui met en exergue la contradiction entre les exigences de l’Étoile du Sud en termes de capital d’autonomie des résidents et une dilapidation supposée de celui-ci débutée à l’instant même de la signature du contrat de location.

     

    Comme nous le verrons, l’individu est peu à peu privé de ses références, du capital social constitué, de ses prérogatives administratives, il doit incorporer à la suite, parfois à marche forcée, les seuls usages en vigueur dans le champ clôt de l’Étoile du Sud.

     

    Les familles prêtes à installer l’un des leurs à l’Étoile du Sud sont souvent convaincues par voie de publicités libellées actuellement sous la forme d’une plaquette qui décline d’une façon toute hôtelière les prestations proposées aux futurs locataires de l’Étoile du Sud.Bien illustrées, ce document publicitaire annonce un «degré de confort inégalé» exposant les parties communes, la salle de restaurant. Cette brochure commerciale est notamment distribuées à l’occasion des trois sudnées portes-ouvertes organisées annuellement par l’Étoile du Sud ou encore, au sein d’officines spécialisées dans l’aide à domicile, de pharmacie, dans quelques maisons de repos.

     

    B. Les prospects comme ambassadeurs des futurs résidents

     

    En sus de cet outil de communication Madame Lérian, commerciale salariée de l’entreprise chargée au sein de la l’Étoile du Sud de remplir les appartements, évoque l’importance des visiteurs venus sur la base d’une information reçue de bouche à oreille. L’analyse des fiches de visiteurs, rédigées à l’occasion de chaque visite de personnes éventuellement intéressées par la location d’appartement, montre que cette voie de communication est décisive.

     

    Dénommée visiteurs ou prospect, les clients éventuels dont les coordonnées téléphoniques ont été recueillis à l’occasion d’un passage à la l’Étoile du Sud, d’une demande de renseignements effectuée par téléphone, se voit proposer un rendez-vous assuré par Madame Lérian. Bien à l’aise dans cet exercice, la commerciale officie dans un article fort bien rodé. 

     

    Dans un premier temps les membres de la famille investis du candidat se présentent à «l’Étoile» aux dates et heure du rendez-vous fixé. Presque tousuds en avance ces derniers découvrent souvent pour la première fois, l’intérieur d’un lieu objectivé dans le sens commun comme une maison de retraite. Dans cet exercice, presque toutes les familles feignent de connaître une situation classique, dissimulent le choc reçue par une confrontation brutale à l’altérité concrète entre milieu de vie classique et milieu de vie protégée caractéristique des maisons de retraite.

     

    Déjà, se présentant à l’entrée, les prospects attendus sont confronté à un protocole particulier : celui de la porte d’entrée de l’Étoile du Sud. Sans sonnette, fermées, les portes vitrées sont organisées en un sas. Si les prospects peuvent pénétrer dans le sas, ces derniers demeurent bloqués, empêchés d’entrer par une deuxième porte vitrée aux délicates coquetteries de laiton. En arrière-plan à l’intérieur, l’agent d’accueil de permanence les toise puis finalement s’avance pour leur ouvrir la porte.

     

    Ce dernier précise l’emplacement d’un bouton ayant la fonction d’ouvre-porte. Placé sur le côté, peu visible, la commande assure, selon Sylvain agent d’accueil depuis 9 ans à «l’Étoile», «un premier niveau de contrôle des entrées». Ce premier détail touchant au mode d’accès marque à notre sens de la profondeur supposée des différences existantes entre les logements classiques et ceux proposés au sein de l’Étoile du Sud.

     

    C. Là où les familles découvrent un univers dédié à la vieillesse

     

    Passée l’épreuve de la porte d’entrée dans l’attente de Madame Lérian, le couple de prospect de ce lundi 27 janvier 2011 patiente dans l’espace salon assis sur deux des six hauts tabourets posés tout au long du bar. Cesprospect ne réalisent pas leur position atypique qui signe pourtant clairement de leur non appartenance au groupe des résidents au sens où l’usage de ces chaises hautes perchées est pour des raisons de praticité, de capacités physiques, exclusivement dévolu aux visiteurs extérieurs; parfois aux membres du personnel à l’occasion de pauses informelles. Présentes comme éléments de décor, ces tabourets ne sont jamais utilisés par les résidents ces derniers préférant leurs places quotidiennes dans l’un des confortables canapés ou la sécurité des quelques chaises à disposition.

     

    Au terme d’une courte attente succède un bref échanges, des présentations convenues puis Madame Lérian, tenue de ville impeccable, entraîne les prospects dans la visite de plusieurs appartements qui surprennent souvent les visiteurs par le vaste de leur intérieur.

     

    Un couple de prospect remarque «que c’est beaucoup plus grand que les maisons de retraites classiques». Comme une référence populaire, l’image de la maison de retraite composée d’une suite de chambres individuelles, s’impose dans les esprits plaçant à posteriori les prestations de l’Étoile du Sud sur un pied d’estale. Le parcours classique comporte la visite d’un appartement de type T1 au 1ier étage, d’un T2 au deuxième étage pour finir plus haut par le plus vaste des modèles.

     

    Le rituel des visites met très rarement en jeu le demandeur de logement auquel sa famille s’est substituée.

     

    Chaque bien proposé à la location est dans un état de propreté clinique, débarrassé de toute trace du passé, de tous signes laissés par d’anciens résidents. Il s’agit de gommer le caractère temporaire de l’occupation des appartements, de masquer le devenir en puissance des locataires. Si le protocole des visites comprend un ensemble d’artifices inhérents à tous processus locatif, descriptif complet des locaux, de leurs équipements, de la qualité de leur sol, de leur huisserie, le contexte force à ignorer la question de l’historique des logements.

     

    Aux termes des visites survient l’incontournable retour sur expérience organisé dans l’un des bureaux attenant au hall de réception. Pour Madame Lérian, il s’agit de s’assurer de la compatibilité du profil du futur locataire, d’orienter comme dans une relation commerciale classique, la décision des clients à tout le moins de leurs représentants, tout en s’adaptant au budget de ces derniers. Très onéreuse, la prise en charge en maison de services impose de disposer de solides capacités financières rendues incontestables par le jeu du dépôt des garanties classiques aux tractations immobilières.

     

    Pour exemple des tarifs en vigueur, un document intitulé «évaluation de location» remis aux familles signifie du coût mensuel des différents appartements. Pour un appartement de type studio, le loyer mensuel est estimé à 1190 Euros[1]ce chiffre tenant compte d’un certain nombre de frais auquel s’ajoute les «frais d’entrée» pour un montant de 427 Euros ainsi qu’une caution de 628 Euros. L’impact de la «participation au restaurant» sur le «loyer mensuel estimé» intervient à hauteur de 434 Euros, cette charge n’est à régler qu’en proportion des repas consommés au restaurant à raison d’un tarif de 7.40 Euros pour le déjeuner et de 3.20 Euros pour le diner.

     

    D. De la mise en dossier du résident potentiel

     

    Ainsi de nombreuses pièces sont exigées pour la constitution des dossiers d’admissions. Ces premiers documents sont versée au dossier individuel attribué à chaque locataires : ensemble de justificatifs qui sera conservé tout au long de leur vie à l’Étoile du Sud puis au-delà pour une période de deux ans. Après le départ du résident, le dossier est marqué du terme «sortant» et archivé dans une armoire spécifique. 

     

    En sus de répondre à des critères budgétaires, les prospects doivent attester, s’engager sur les capacités physiques et mentales de leur proche pour espérer voir un dossier marqué au nom de leur candidat. Ainsi au cour des entretiens, des termes, des mots reviennent, utilisés par les familles pour rendre agréable le profil de leur dossier. Si l’analyse des fiches prospect ne permet pas d’accéder à ce type d’informations, nous avons pu assister à une dizaine de ces entretiens. Cette possibilité s’est présentée lorsque nous occupions le poste d’agent d’entretien, position qui autorise symboliquement comme formellement l’employé à être présent dans toutes les parties de la structure. En l’occurrence, la proximité du bureau de réception des prospects avec un autre bureau qui lui est contigüe, nous à permit d’écouter les conversations et ainsi d’isoler les expressions et termes employés de façon récurrente.

     

    A propos de son père un prospect insiste sur «ses qualités d’adaptations exceptionnelles» ventant l’impeccable tenue de sa demeure actuelle. A la suite, cette femme justifie sa démarche par «la peur de l’accident domestique», «le manque de temps pour s’occuper de papa». En sommes, comme pour l’adolescent turbulent confié à une institution, il s’agit tout à la fois de mettre en avant les points positifs de l’individu à intégrer tout en justifiant des causes de son placement en structure spécialisée.

     

    Or, si la propension à l’indépendance pour le candidat est un atout, son déclin est souvent à l’origine de la prise de décision, du choix d’un «habitat plus adapté». Un autre couple de prospects précise lors de l’entretien post visite que «Bernadette est tout à fait autonome même si ces derniers temps la situation s’est dégradée». A propos de cette dégradation, la femme précise que «la présence de sa mère devient trop pesante».

     

    En complément de cette évaluation par les proches de l’état d’autonomie de la personne, un certificat médical doit être fourni. Ce document vise à attester «de la capacité de la personne à résider dans une résidence services». Souvent rédigé par le médecin de famille, ces documents fournissent tout à la fois un cadre légale pour rendre du degré d’autonomie de la personne et une légitimation médicale de l’action de placement aux yeux de la famille comme aux yeux de l’individu envisagé comme futur résident.

     

    Comme à l’occasion de l’entretiens d’embauche d’un élève apprentie, les familles doivent convaincre, jouer le rôle de commerciale pour prétendre louer un appartement au sein de l’Étoile du sud. Si comme nous l’avons constaté par le dépouillement des fiches de prospection les démarches reviennent quasi exclusivement aux familles, les baux de location demeurent libellés au nom des futurs locataires. En quelques sortes, la dépossession du rôle de la gestion du domicile, des formalités et actes qui y sont inhérent est progressive. De cette manière, le futur résidant conserve juridiquement ou d’un point de vue administratif, son indépendance tout en déléguant les ressorts de celle-ci à des tiers familiaux eux même délestés de cette responsabilité dès lors que le contrat de location est effectif.

     

    Durant les visites nous n’avons jamais remarqué de prospect affairé à prendre des photos où équipé d’un carnet afin de prise de notes. Si ce type d’équipement parait abscond pour le locataire visitant son futur logement, qu’en est-il lorsque des tiers effectuent cette tâche ? A n’en point douter le recours à des supports photos, à des notes apparaît peu commode pour tenter de résoudre un individu à laisser derrière lui une vie en habitation classique. Dans les faits, la décision la plus discutée est bien celle du transfert de l’ainé depuis un contexte universelle vers un contexte adapté à une frange de la population reconnue comme des personnes âgées.

     

    La phase de rencontre entre les prospects et Madame Lérian qui assure la commercialisation des appartements, correspond au tout premier contact établie entre les futurs résidents et la résidence. Ainsi dès l’origine, les canaux de transmission sont biaisés, les messages brouillés entre la résidence, ses représentants et le résident. En ce sens, le résident ne disposera à propos de ce premiers entretiens que du rendue de sa famille présumé tronqué car mue par la volonté de «trouver une solution», formule du reste abondamment entendue par Madame Lérian lors des séquences de visites.

     

    Non sans le zèle d’un bailleur puissant, les pièces administratives sont vérifiées, la solvabilité mise à l’épreuve au moyen de stricts critères. Par-là, les dossiers s’agrègent au fil des demandes d’une dizaine de photocopies rendant en quelques pages une photographie très actuelle de l’état financier, administratif d’une famille entière. En effet, si les avoirs et revenus du locataire, comme des montants de retraites, des rentes, des loyers sont listés et vérifiés, il en est de même pour les informations concernant les ascendants eu égard à leur position de garants. Une fois de plus, le processus de location destiné aux personnes âgées présente des points commun avec l’établissement d’un contrat de location à destination d’un public étudiant ne disposant pas de garantie personnel suffisante.

     

    Comme pour tout emménagement, la discussion finale porte sur la date d’entrée du locataire mais également sur le choix de l’appartement. Fort de tous ces éléments, Madame Lérian donne congé aux visiteurs s’engageant à leur fournir une réponse très rapidement qu’en à l’issue de leur demande. De même, certains visiteurs peu nombreux, envisagent un temps de réflexion et renversant la situation, s’engagent à fournir une réponse rapidement. Loin d’être représentative, cette démarche traduit la présence d’un doute quant à la décision de reléguer un ancien dans une structure spécialisée ou encore la volonté de visiter plusieurs établissements avant un engagement définitif.

     

    A ce stade, le résident n’est qu’au travers de son dossier posé sur le bureau des prospects pour analyse. Dans la majorité des cas, les demandes obtiennent une réponse positive dans la mesure où les principaux obstacles sont abordés à l’occasion des visites. Pour exemple, la question d’un état de dépendance trop avancé intervient souvent comme un facteur discriminant dans la mesure où le séjour sera présumé comme court et impliquera donc une nouvelle période de vacance pour l’appartement concerné.



    [1]Le tarif mensuel cité de 1190 Euros est libellé sous le terme «évaluation du budget mensuel» est décomposé comme suit sur le document remis aux familles «évaluation du budget» : Loyer mensuel, Provision mensuelle sur charges locatives, Participation mensuelle au club restaurant, Abonnement et consommation électrique, Taxe d’habitation et Assurance habitation.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :