• PARTIE 3.

    II L'étape du recrutement par le travail intérimaire                                                   

     

    1 Les parcours comme supports de recrutement pour les employeurs

     

    Comme nous l'évoquions plus haut, une part non négligeable des embauches d'opérateurs de production est effectuée en amont de la chaîne de recrutement classique, au niveau des lycées professionnels. Ainsi, le système d'apprentissage peut être objectivé comme une première voie de sélection des opérateurs de production. Ce mécanisme assure une réserve de main d'oeuvre permanente et régulière - à raison d'une promotion par an et par établissement – aux industriels positionnés dans le secteur de référence.

     

    On relèvera également, en plus du dispositif des lycées professionnels à destination d'un public jeune, la possibilité pour les adultes de suivre un apprentissage CAIC au sein des établissements de formation destinés uniquement à un public constitué de personnes majeures. Les AFPA – Association pour la Formation Professionnelle des Adultes – ou les GRETA – Groupement d'Etablissements Publics – constituent les pierres angulaires du réseau de formation professionnelle à destination d'une catégorie d'élèves adultes.

     

    Le rôle d'opérateur : exposé aux risques spécifiques de l'environnement industriel

     

    Les filières d'apprentissage ne constitues pas le seul levier à disposition des entreprises pour parvenir à pourvoir tout les postes de travail. En effet, à l'image de Mohamed, la plupart des opérateurs de production, certifiés comme tels par un diplôme remis à l'issue d'un parcours CAIC, ne conserve pas le même employeur tout au long de leur parcours professionnel. Dans le cas de Mohamed, le parcours professionnel est marqué par les passages répétés d'une entreprise à une autre. Cette mobilité par rapport aux employeurs s'inscrit dans un jeu de restructuration des différents sites de production utilisant des process chimiques.

     

    Ces mouvements sont effectués notamment par rapport à une prise de conscience de la part des autorités des risques environnementaux. "Ces risques sont liés aussi bien aux usines chimiques, qui fabriquent dans ou près des villes des substances chimiques toxiques. Les catastrophes de Sévéso, près de Milan et de Bhopal en Inde sont encore dans les mémoires, mais l'incendie d'une usine chimique à Bâle et les déversements dans le Rhin d'eaux contaminés fut aussi une grande catastrophe écologique, comme les marées noires provoquées par les échouages de pétroliers géants[1]".

     

    Cette synthèse réalisée par un duo de géographes marque la pluralité des risques inhérents aux installations industrielles utilisant des matières ou des procédés risqués. L'intervention des CAIC sur les sites s'inscrit, en parallèle de la mutation géographique, également dans le cadre de programmes renforcés de prévention des risques.

     

    A l'image de l'usine Asta-Medica située à Mérignac, de nombreux sites sont installés en zone urbaine et souffrent ainsi de leur position centrale devenue, par le prisme des autorités et le choc des accidents, une localisation à risque. Dans le même temps, en sus de nouvelles contraintes légales ayant pour but de réduire les risques d'accidents industriels, les groupes acteurs dans le domaine industriel - plus particulièrement dans le secteur de l'industrie pharmaceutique - sont soumis à de fortes contraintes en terme de rentabilité.

     

    Ce double mouvements se traduit par le regroupement des activités industrielles sur des aires réservées avec, dans le même temps, une course à la taille poursuivis par le moyen de processus complexes de fusion-acquisition des groupes opérant dans le secteur de l'industrie pharmaceutique. Il s'agit pour les groupes forts d'une taille suffisante d'être en mesure de mobiliser les capitaux nécessaires à la production de médicaments selon les normes en vigueur mais également en tenant compte des exigences de qualité de la part des consommateurs.

     

    Comme nous le relevions plus haut, le secteur de la production de médicaments est l'objet depuis les années 1970 puis, durant les années 1980/1990 de fortes tensions. Pour conquérir les marchés, les entreprises doivent respecter des cahiers des charges toujours plus strictes, toujours plus normatifs. Dans les faits, les normes se superposent sous la forme d'un mille-feuilles administratif contribuant à composer des référentiels de tâches très normalisés à destination notamment du personnel CAIC. Par là, le travail des hommes est soumis à un auto-contrôle permanent dans le cadre duquel des audits sont programmés. Ces opérations relèvent aussi bien de contrôles internes aux entreprises que de contrôles légales externes à celles-ci.

     

    Les états et groupes d'états s'organisent en ce sens et interviennent comme une barrière incontournable posée entre les producteurs de médicaments et leurs clients : les consommateurs usagés de médicaments. Pour les nations, il importe de conserver une industrie pharmaceutique puissante et cela aussi bien en terme de qualité, via la création de l'offre de normes, mais également, en terme de capacité de production. Cet intérêt des états pour l'industrie pharmaceutique dépasse le simple rôle d'arbitre social.

     

    En effet, il est nécessaire pour les nations de conserver coûte que coûte un dispositif de production de médicaments opérationnel et par là d'acquérir une indépendance suffisante en matière de fourniture médicale. Comme dans le cas du secteur de l'énergie, le secteur de l'industrie pharmaceutique représente une structure nécessaire, à maintenir à tout prix sur le territoire. Cette nécessité de l'état de disposer d'une sorte d'autonomie sanitaire se traduit par une situation paradoxale pour les industriels du secteur. Ces derniers sont en effet, pour leur importance stratégique, surveillé de près par l'état. Dans le même temps, les groupes de l'industrie pharmaceutique jouissent d'une marge de manoeuvre importante notamment à propos des modes de gestion des sites et plates-formes de production.

     

    Si le secteur de l'industrie pharmaceutique ne bénéficie pas de règles sociales, professionnelles légales particulières, ce dernier apparaît comme relativement protégé par rapport aux pressions de l'état et des collectivités en terme de maintien de l'emploi. La forme juridique des groupes et leurs dimensions transnationales induit pour l'état une nécessaire politique de cogestion de la ressource médicament organisées entre les états et les groupes industriels. Dans ce cadre, les évènements, les restructurations du secteur sont, avant d'être des faits sociaux, des faits politiques.

     

    De l'intervention étatique à l'éclatement des carrières d'opérateurs

     

    Non que les syndicats des sites visés par un plan social restent impuissants face aux évènements en cours, mais plutôt que comme dans le cadre du démantèlement des mines des Houillères de Provence[2]– Houillères de bassin du Centre et du Midi - ; les moyens mis en jeux dépassent les mensurations d'une restructuration classiques de site industriel. L'interventionnisme est motivé par les enjeux nationaux de ces crises qui dépassent le sort des travailleurs concernés ou l'impact économique attendu en retour de la restructuration.

    Dans le cas des Houillères de Provence, l'entreprise était un établissement devenu public en 1949. Cette nationalisation des mines de charbons marque à l'époque l'intérêt de l'état pour la maîtrise d'un secteur marqué par son importance stratégique. Le cas contemporain de l'industrie pharmaceutique, bien qu'organisé sur des bases privés rappel celui des mines dans la mesure où incluant dans l'activité même des intérêts stratégiques de la plus hautes importances.

     

    Les salariés des entreprises doivent composer avec ces conditions de travail entre incertitude et sentiment de protection. Rares sont les sites de production de médicaments installés en un même lieu ou gérés par un même groupe sur une longue période – excédent dix années. En ce sens, les employés des usines ont peu de chance de conserver un même employeur ou un même lieu de travail tout au long de leurs carrières.

     

    De la sorte, l'opérateur de production ballotté de site en site – parfois pour le compte du même employeur – ne peux construire une affinité trop forte avec son poste de travail, ses conditions de travail ou avec ses collègues. Dans la plupart des usines françaises des points de ruptures marquent  l'instabilité relative du secteur. A l'inverse, un employé présent sur un même site tout au long de sa carrière aura souvent eu à connaître plusieurs patrons comme autant d'entités ayant eu à assurer la gestion de "son" outil de travail".

     

    Le désir de mobilité des individus et la volonté de rapprochement de ces derniers avec leurs "domiciles rêvés" explique en partie le turnover constaté à propos des opérateurs de production. L'éloignement fréquent entre le domicile d'habitation souhaité par les détenteurs de diplômes CAIC et les entreprises potentiellement demandeuses de ce type de profil s'entend par la concentration de plus en plus importante des établissements mettant en jeux des processus chimiques dans des zones très précises.

     

    L'urbanisme sécurisé comme ultime élément de mobilité des usines de production

     

    Si certains bassins industriels sont organisés de longue date en zone industrielle comme c'est le cas en proche banlieue lyonnaise ou encore aux abords de la ville provençale de Fos-sur-Mer. D'autres sites apparaissent plus isolés avec des entreprises dispersées sur le territoire et parfois incluse dans un environnement hyper-urbain.

     

    Dans d'autre cas, c'est la ville qui rejoint les zones industrielles historiques. Les entreprises doivent alors faire place net. Du reste, l'objectivation des risques, des nuisances occasionnées par les sites industriels s'opposent au degré d'attachement, parfois très fort, des populations par rapport à leur usine, à leurs emplois. Ce cas de figure est latent dans les communes où un établissement spécifique assure le rôle symbolique "d'employeur historique".

     

    L'usine historique Arkema de Château-Arnoux devenue une étrangère

     

    Châteaux-Arnoux, ce village proche de Manosque n'est-il pas rythmé depuis l'été 1916[3]par les sifflets de son usine qui fut un temps dédiée à la fabrication d'armes chimiques. Du reste les activités menées à des fins militaires sont vite abandonnées pour des productions de biens plus classiques comme de l'eau de Javel ou encore de l'ammoniac.

     

    Les effectifs de l'usine dépassent les 1000 ouvriers en 1918, l'activité est alors admise par tous comme florissante et en pleine expansion. Pour preuve, l'usine va construire durant cette époque près de 1000 maisons pour accueillir les générations de travailleurs nécessaires aux installations. De nos jours, le site propriété du groupe Arkema est en déclin avec un effectif de 358 salariés ce qui correspond à une division par trois du nombre des travailleurs entre les années 1910 et 2004.

    Ces derniers menacés de perte d'emplois sont suspendus à un hypothétique mais de moins en moins probable[4]transfert des hommes vers le projet Silpro[5]. Cette nouvelle opportunité de retour de Châteaux-Arnoux dans le paysage industriel aurait pour finalité la production de silicium destiné à la fabrication de .cellules photovoltaïques.

     

    A l'heure actuelle et malgré la construction d'une partie des infrastructures nécessaires à la production de cette matière, les investisseurs semblent avoir jeter l'éponge, laissant la cité exsangue entre les restes anciens et plus modernes des différentes et temporaires expériences industrielles.

     

    L'exemple de l'usine Sanofi Aventis d'Aramon : l'illusion d'un bastion historique

     

    A en croire les discussions qui s'animent au café à l'heure des embauches et des débauches, l'usine d'Aramon semble régler la vie de ce village. Aramon est situé au bord du Rhône, à une quinzaine de kilomètres de la ville d'Avignon. La cité forte de 3772 habitants – recensement 1999 - vit comme Châteaux-Arnoux à l'heure de son usine, au rythme de la fabrication des médicaments de l'usine Sanofi. Pourtant ce type de site, sorte de mémoire collective de villages ou de quartier, est en voie de disparaître au profit de sites plus éphémères en terme de temporalité, d'activités menées, de site plus changeant en terme de propriétaire à tout le moins en apparence.

     

    Du reste, même si la vocation du site n'a pas changée, les termes de sa propriété ont pour leurs part fluctués. En effet, en 1962, le site est la propriété du groupe Clin-Byla[6]qui en association avec la famille Kieffer ont édifiés à Aramon le site d'Opiasson. Ce site est construit à l'époque pour remplacé celui de Algeropia qui basé en Algérie est devenu extérieur à la France à partir de 1962. Comme le nom de cet établissement l'indique, les activités sont basées sur la production de produits chimique à partir d'opiacés.

     

    Un temps allié au groupe Pfizer, le groupe Clin-Bela fusionne avec le groupe Mydi. De cette union né Mydi-Bela qui très vite se meus prenant alors les traits du groupe C. M. Industrie - en 1971. Enfin, en 1980 le groupe spécialiste dans la transformation chimique de produits opiacés est absorbé par le groupe Sanofi donnant au lieu son identité actuelle.

     

    Pour les salariés des entreprises et notamment pour les personnels CAIC, le plus souvent embauchés sous le titre d'opérateur de production, le paramètre de mobilité devient inhérent à l'exercice du métier comme l'ébauche des contours d'une profession.

     

    Le modèle des multifirmes, une alternative aux sites de production historiques

     

    Les parcours professionnels couchés sur le papier révèlent la pluralité des employeurs, des postes de travail occupés et parfois la diversité des lieux d'exercice du travail. En effet, dans un premier temps les agents de production sont embauchés directement par les entreprises. Ce principe d'emploi en direct des salariés par les groupes propriétaires des usines de production perdure jusqu'au milieu des années 1980 dans la mesure où la solution alternative que constitue le travail intérimaire reste dans un premier temps très peu développée.

     

    Le lien entre hommes et lieux de travail ressort affaiblis par la volatilité du personnel en lien avec la position fluctuante des usines de production en terme géographique ou en terme d'identité. Les employés sont souvent contraint au départ de ce qu'ils avaient cru être leur usine ou à accepter la présence d'un nouvel employeur. Pour les plus anciens, c'était parfois même "l'usine où avait travaillé leur père". Dans certains cas et notamment pour les usines positionnées dans les centres urbains c'est la fermeture pure et simple des sites.

     

    Ces usines abandonnées, terres stériles, viennent alors grossir la longue liste des friches industrielles, véritables pendants des villes ayant connues un processus d'industrialisation précoce. Le cas de l'usine AZF[7]de Toulouse est à ce titre tout à la fois emblématique et atypique. Emblématique tout d'abord dans la mesure où les motifs de la fermeture du site sont justifiés par le très grave accident industriel survenu sur place[8]en 2001. Atypique ensuite car en effet, cette usine ouverte en 1921, était à la date de son inauguration isolée car située à plus de cinq kilomètres au sud du centre de l'agglomération toulousaine.

     

    Cette distance entre le centre urbain et l'usine est à l'époque très raisonnable mais celle-ci a été considérablement réduite au fil du temps dans le cadre d'une progression programmée de la ville en direction du sud. En marge, la pression foncière endémique aux centres-ville marqués par la modernité pousse les collectivités urbaines à un désengagement choisi, progressif du tissu industriel. En particulier celui tissé au coeur de zones à présent jugées comme inadaptées à la poursuite d'activités de production industrielle.

     

    Du reste, la gestion des zones industrielles faisant l'objet de classement en zone à risques - type Seveso - est de plus en plus souvent pilotée par des organismes nationaux via les réseaux de normes et de représentants d'organisations – type DRIRE - chargées de leurs applications. Là où les entreprises industrielles étaient objectivées comme un cadre historique, une ressource acquise aux villes, aux villages ou à une région définie, un transfert symbolique s'est opéré caractérisé par les interventions étatiques en temps de crise.

     

    Carrières croisées : de Auguste à Mohammed deux générations de CAIC

     

    Sur ce point, nous évoquions plus haut quelques unes des raisons ayant conduits à une relative hétérogénéité du maillage industriel actuel sur le territoire. A côté des phénomènes de mobilité classique de la main d'oeuvre, la longévité de celle-ci au sein des entreprises semble contrainte par la faiblesse des possibilités offertes aux opérateurs embauchés. La limitation des perspectives de carrières ou d'évolutions au sein des groupes de l'industrie pharmaceutique depuis le niveau d'opérateur de production s'entend par une observation des parcours professionnels des opérateurs de production comme par l'état d'instabilité temporelle des usines de production de médicaments.

     

    Pour mettre en perspective d'éventuels points de ruptures, nous reconstituons des parcours professionnels réalisés par d'anciens CAIC. Pour y parvenir nous utilisons comme entremetteur les ressources de communautés virtuels organisées par des groupes spécialisés dans la mise en relation d'individus notamment par rapport à leur parcours scolaires ou professionnels[9]. L'un des buts affiché par ces nouveaux médias est la volonté de parvenir à reformer en cohortes sur des supports virtuels des groupes d'anciens élèves. Les informations sont recueillies puis articulées en listes de lycées - professionnels ou non - auxquelles sont rattachées des fiches individualisées mettant en perspective le parcours des individus ici représentés pour leur qualité d'anciens élèves.

     

    Sur la plupart des fiches rattachées à des individus ayant suivit une filière de type CAIC au sein de lycées professionnels on peut constater une forte mobilité des individus par rapport à leurs parcours professionnels. En effet, les fiches sont présentées à la façon de curriculum vitae donnant ainsi la possibilité de percevoir un ensemble varié de trajectoires professionnelles.

     

    Mohammed E., dont nous reprenions les propos plus haut, appartient à cette génération de CAIC qui depuis la période de l'apprentissage est "passé de boite en boite" au gré des offres d'emplois disponibles. De l'aveu même de Mohamed E., "les agences d'intérims ont assuré sa [ma]carrière jusqu'à présent". "A la fin de chaque mission, qui parfois se renouvelaient cinq fois de suite, je ne savais jamais si j'allais retourner dans la même boite ou attendre d'être embauché par une autre (...) dans tous les cas j'ai jamais attendu longtemps avant de retafer..."

     

    Le parcours recomposé de Auguste C. : de la mine à l'usine chimique

     

    Auguste C., membre d'une communauté semblable à "Copains d'avant", appartient à une génération de CAIC bien antérieur à celle de Mohammed E. Mais les conditions de son parcours, de l'exercice de son travail sont-elles pour autant si différentes ? Auguste C. se présente[10]comme "un retraité Arkema Carling". Cet homme de 59 ans a suivit une des premières formations CAIC dès 1977 au Lycée de Saint-Avold dans le département de la Moselle. Sa vie professionnelle débute très jeune.

    A l'âge de 14 ans, Auguste C. est "apprenti piqueur de roche" au fond d'une des mines de charbon exploitée à l'époque par la Société des Houillères du Bassin de Lorraine – intégré dans le processus de nationalisation évoqué par avance. On est alors en 1967, Auguste C. au terme de la période d'apprentissage de deux années devient un mineur à part entière. Par la suite, le secteur minier décline en France réduisant très nettement la valeur du savoir-faire acquis mais également de la qualification, des gestes appris là-bas, au fond par Auguste C..

     

    Auguste C. s'essaye alors à de nouveaux métiers dans d'autres secteurs d'activités. Succinctement et dans un premier temps, Auguste C. travail dans le bâtiment où ce dernier exerce la fonction de coffreur. Par la suite et de manière plus durable, Auguste C. réintègre le secteur industriel. Sa nouvelle mine, Auguste C. la trouve tout d'abord en qualité d'ouvrier au sein d'une usine de production et d'assemblage d'automobiles. Après cette expérience, Auguste C. retourne sur les bancs de l'apprentissage mais cette fois-ci ce sera en qualité d'apprenti-ouvrier de production au sein de l'usine Ugilor.

     

    Ugilor est dans un premier temps un établissement indépendant puis intègre par la suite un groupe qui assure la fabrication de nombreux produits chimiques. Le libellé du diplôme préparé est le BEP CAIC - brevet d'étude professionnel conducteur d'appareil en industrie chimique. Auguste C. ressort, à l'issue de sa période d'apprentissage, diplômé CAIC. A partir de là, ce dernier va enchaîner les employeurs qui pour la plupart sont d'anciens ou d'actuels grands groupes acteurs dans le secteur de l'industrie chimique.

     

    Parcours de Auguste C.

     

    - 2004/2006           Arkema, Saint-Avold

    Technicien – Prévention sur la plate-forme chimique -

    - 1994/2002           HGD Marienau, Forbach

    Animateur sécurité

    - 1990/1994           Elf-Atochem, Carling, Saint-Avold

    Technicien Agent de maîtrise de fabrication -

    - 1985/1990           Norsolor, Saint-Avold

    Agent de maîtrise de fabrication

    - 1978/1985           Norsolor, Saint-Avold

    Ouvrier-apprenti CAIC

    - 1977/1972           Ugilor, Saint-Avold

    Ouvrier de production

    - 1971/1972           Ford Werke Saarloius, Dillingen

    Ouvrier de production

    - 1971                    Muller frères, Boulay

    Ouvrier de production

    - 1969/1970           Houillères du Bassin de Lorraine, Freyming

    Ouvrier de production au puits

    - 1967/1968           Houllières du Bassin de Lorraine,Freyming

    Apprenti-mineur

     

    Le parcours d'Auguste C. est caractérisé par une série de ruptures en terme d'employeurs comme en terme de postes occupés. Dans un premier temps, le secteur minier est envisagé comme porteur de possibilités s'agissant de construire une carrière professionnelle. Le recul de l'activité carbonifère en France réduit à néant cette perspective. Le passage à l'industrie chimique marque pour Auguste C. la reprise d'une activité effectuée par l'entremise d'une formation. Le diplôme de BEP CAIC reçu en 1978 par Auguste C. au sein d'Ugilor va influencer profondément tout le reste de son parcours professionnel.

     

    La modernisation à marche forcée de l'industrie comme co-constructeur des carrières

     

    Dans un premier temps employé en qualité d'opérateur de production, Auguste C. est au terme de plusieurs années de travail et après avoir connu une succession d'employeurs autorisé à accéder à des positions de travail qui selon les intitulés dépassent la simple position d'opérateur de production. Il s'agit chez Elf-Atochem par exemple de veiller à "la maîtrise de la production" puis d'effectuer pour le compte d'Arkema des missions liées à "l'organisation et au contrôle de la sécurité sur les sites".

    Si l'aspect haché du parcours d'Auguste C. semble symboliser une forte mobilité du salarié, ces ruptures dans le curriculum vitae sont dans les faits représentatives de l'instabilité récurrente des structures industrielles des groupes en terme d'identité, de nationalité ou de formes juridiques. En effet, comme nous le verrons, Auguste C. a connu au bout du compte un nombre restreint d'usines.

     

    Le site de Saint-Avold – portant le nom du village - renommé par le groupe Elf-Atochem "Carling[11]" en 2004 a été quasiment pour Auguste C. l'unique lieu de travail en qualité de personnel CAIC. Les changements intervenus au sein des groupes industriels pour le contrôle ou la cession de l'établissement ont à eux seuls modelés le parcours professionnel des opérateurs de production de l'usine et parmi cela : le parcours d'Auguste C.

     

    En lieu et place des entreprises unifirmes au sein desquelles l'établissement représentait "une unité économique possédant une certaine unité de gestion et indépendance d'action[12]", les entreprises multifirmes "combinent plusieurs fonctions de production sous l'autorité d'un seul pouvoir de décision". Ainsi, là où l'usine, "l'établissement était définit par sa localisation"[13]et jouissait d'une autonomie certaine, l'établissement membre d'un groupe multifirme est soumit à une autorité extérieure au site qui"peut conférer à certaines unités de production les personnalités morales : d'usines, de laboratoires..., pour des raisons fiscales, financières ou d'organisation tout en les soumettant étroitement à son autorité[14]".

     

     

    En ce sens, le regroupement des entreprises par des processus de fusion-acquisition relativise la puissance des usines de production en terme symbolique. L'idée d'un modèle d'usine-institution dont les marges de manoeuvre seraient importantes s'efface au profit d'un modèle au sein duquel les sites de fabrication ne sont qu'un élément - révocable à tout moment - du dispositif, un simple outil de production.

     

    Dans le secteur de l'industrie pharmaceutique ce schéma est appliqué. Ainsi, de nombreux sites de production comme de distribution de médicaments[15]passent fréquemment d'un groupe à un autre. Par voie de conséquence, les parcours des agents restés travailler sur le même site sont caractérisés par la pluralité des employeurs, des noms de groupes ayant en charge le versement du salaire des hommes.

     

    L'adaptation du tissu industriel entre modernité et désaffiliation des individus

     

    En effet, si le parcours d'Auguste C. apparaît comme haché, marqué par des ruptures en terme de lieux, de poste de travail ou d'employeurs, à y regarder de plus près la situation est bien différente. Employé à la Société des Houillères du Bassin de Lorraine en tant que jeune apprenti-mineur, Auguste C. travail déjà au sein d'un groupe de l'industrie chimique alors à l'état de gestation. En effet, en 1954 le groupe Ugilor est créé par le regroupement de plusieurs sociétés souhaitant "profiter du développement considérable de la houille[16]". Les trois sociétés qui s'associent pour créer le groupe industriel nommé Ugilor sont les Houillères du Bassin de Lorraine, la sociétéUgine[17]et une entreprise nommée S.P.A. - Société des produits azotés[18].

     

    L'usine du quartier de Carling basée au nord de la commune de Saint-Avold est mise en service en 1954. Auguste C. pour sa part intègre le site dès l'année 1972 profitant de l'ancienneté acquise au sein du nouveau groupe depuis le fond des mines des Houillères du bassin de Lorraine. En 1977 Ugilor devient Norselor et par voie de conséquence, Auguste C. acquiert alors le double statut d'ex-agent de chez Ugilor et de nouvel agent de chez Norselor. En 1988, les groupes Norselor et Cdf chimie EP fusionnent pour donner naissance au groupe Orkem.

     

    Cet épisode n'apparaît pas sur la présentation du parcours d'Auguste C. dans la mesure ou dès 1990, le groupe Elf-Atochem absorbe Orkem. Cette omission d'une des étapes professionnelles marque la forte diversité des groupes ayant eu en charge de gestion la plate-forme industrielle de Carling. Selon son curriculum vitae, Auguste C. devient à partir de 1994 directement un employé de Elf-Atochem et cela jusqu'en 2004 année où est créé le groupe Arkema qui marque l'entrée d'Auguste C. dans une nouvelle aventure industrielle.

     

    Le parcours d'Auguste C. est asservi à des changements continuels de formes, d'identités et d'aspects de la part de ses employeurs. Alors que le lieu de travail reste inchangé, les exploitants du site se succèdent redistribuant à chaque transition les conditions et définitions des postes de travail. Cette valse des industriels au sein des sites de production tend à objectiver les usines comme de simples outils de production mobilisés sur une période réduite et par rapport à des usages et des objectifs limités.

     

     

    La perte de valeur des sites historiques face aux atouts des espaces occupés à discrétion

     

    La production de médicaments qui nécessite l'usage de nombreux procédés chimiques, entre dans ce type de schémas dans la mesure où les unités de production et même – comme nous l'avions exposé l'année dernière à l'occasion d'un travail de recherche – les unités de distribution de médicaments sont fréquemment l'objet de ventes et de reventes entre les différents groupes opérant dans le secteur de l'industrie pharmaceutique.

     

    Les usines de médicaments correspondent pour les industriels à des bases depuis lesquelles peuvent être assemblé les médicaments dans le respect de cahiers des charges spécifiques à chaque marché. La gestion des sites d'assemblage et de leurs particularités en terme technique, environnemental ou géographique est effectué en liaison avec la demande des industriels.

     

    Hormis certains sites dont la production est consacré aux produits d'une seule et même marque depuis l'ouverture de l'usine, la plupart des sites sont utilisés pour un temps donné correspondant à une série d'arbitrages aux paramétrages extrêmement complexes. Les groupes de l'industrie pharmaceutique disposant le plus souvent de plusieurs sites de production ne conservent en général qu'un site historique comme celui de Schering Plough a Hérouville-Saint—Clair, propriété du groupe depuis 1967[19].

     

    La perte d'un brevet tombé dans le domaine public ou la concurrence d'un nouveau génériqueur peuvent être autant de motifs pour une redistribution des moyens utilisés par les groupes industriels pour maintenir ou améliorer leur position au sein de l'industrie pharmaceutique. Le secteur connexe de la chimie, à l'image du site d'Arkema à Carling est tout entier soumis au jeu de l'offre et de la demande classique exception faite de la complexité et des risques inhérents au fonctionnement des usines.

     

    Ces dernières apparaissent dans l'histoire des groupes industriels comme faisant l'objet d'âpres convoitises lorsque un avenir radieux est assuré. Ainsi, la construction de l'usine de Châteaux-Arnoux par exemple était réputée comme un investissement de choix par les fabricants de gaz de combat chimiques particulièrement utilisés au début du siècle. Après cette période de succès industriel vont alterner des période durant lesquelles le site est tantôt porteur de richesse, tantôt réduit à un carcan de vannes et de tuyaux devenus inutiles : un véritable boulet.

     

    Toute la question pour les industriels est alors de trouver au moment de l'épuisement de l'activité historique du site d'autres débouchés. La problématique récurrente qui se pose questionne les moyens, les coûts à admettre pour reconvertir des outils de production fortement normalisés, comme taillés sur mesure pour l'activité première.

     

    L'exemple du site Arkema de Carling, une plate-forme industrielle  en leasing

     

    Dans notre exemple, il s'agit du site Arkema de Carling. Une plate-forme industrielle qui dans un premier temps fabrique des produits issus de la carbo-chimie – dans une période comprise entre les années 1950 et 1958. Puis, suite à une perte de vitesse de la houille, les repreneurs de l'usine investissent en 1958 dans une nouvelle unité de production dédiée à l'élaboration de méthacrylate de méthyle.

     

    Dix ans plus tard en 1969, le site de Carling est parmi les premiers à lancer une nouvelle ére industrielle dans le bassin de Lorraine : celle de la pétrochimie[20]. A partir de 1981, l'usine assure la fabrication d'acrylates[21]. Actuellement, le site de Carling, sous le contrôle d'Arkema[22], emplois 631 salariés. Les activités de l'usine sont surtout concentrées dans le domaine de la chimie dite intermédiaire. Il s'agit de produire pour les industriels des ingrédients - acide acrylique, esters acryliques, esters méthacryliques...-, nécessaires à la fabrication de produits courants tels que les peintures, les produits de beauté ou encore le Plexiglas.

     

    L'activité des usines du site de Carling et parmi elles celle du groupe Arkema sont fréquemment sujettes aux critiques des populations riveraines qui craignent, d'autant plus depuis l'accident du voisin Total, un nouveau drame industriel éventuellement plus important. Dans le même temps, le groupe Arkema à l'occasion de la présentation d'un projet de réorganisation globale de l'activité MAM[23]en date du 25 juin 2009 annonce une "réorganisation du site de Carling[24]".

     

    A terme "Arkema projette d'arrêter son unité de Carling pour concentrer sa production de MAM sur le site italien de Rho". A la suite, des chiffres sont donnés et notamment "la surpression de 163 postes sur le site d'Arkema Carling". La plate-forme de Saint-Avold, survivante des puissantes entreprises minières, semble une fois de plus plongée dans l'incertitude quant à son devenir.

     

    Paradoxalement aux conclusions pessimistes en matière d'emploi pour le secteur de Saint-Avold  tenues à l'occasion de cette réunion officielle et interne au groupe Arkema, le groupe émet un message rassurant par le biais d'un autre support. En l'occurrence, une plaquette rédigée en date du 6 juin 2009 par Arkema Saint-Avold et intitulée "La filière méthacrylates de l'usine Arkema de Carling Saint-Avold procède à son arrêt triennal programmé[25]" délivre aux lecteurs un contenu plus rassurant que le compte-rendu de la réunion pourtant organisée durant le même mois.

     

    Ainsi, dès le titre sur la plaquette une mention précise le caractère programmé de l'arrêt de l'unité de production qui est qualifié par la suite dans le texte "d'arrêt réglementaire". Plus loin, un volet technique décrit la phase de contrôle de l'atelier MAM avec force de détail : "l'arrêt prévoit, entre autres, le contrôle intérieur de la sphère de stockage d'ammoniac, d'importants travaux de fiabilisation..." mais également "des travaux d'investissements très importants pour l'atelier HCN   – acide cyanhydrique".

     

    Cette parution précise enfin que "jusqu'à huit-cent personnes seront présentes sur le chantier, appartenant à une cinquantaine d'entreprises". Des points de contradiction, de tension sont repérables entre les décisions prises au niveau de la gouvernance du groupe et le dialogue affiché au travers des publications du groupe.

     

    2. Un exemple de recrutement devenu courant : le cas des intérimaires

     

    Pour Auguste C., l'intégration professionnelle en milieu industriel et spécialement dans le rôle de CAIC s'est déroulée en continuation de la période de formation. La carrière d'Auguste C., à défaut d'être rectiligne en terme d'employeurs, reste articulée autour d'un site de travail quasiment unique. Mais quand est-il à l'heure actuelle ? Qu'arrive-t-il lorsque l'activité d'un site est définitivement stoppée ? Ce type de questions renvoi à s'interroger sur le caractère intrinsèque de mobilité lié à l'activité professionnelle des individus qui au sein d'usines participent à l'effort de production de l'industrie chimique.

     

     

    Le contexte de travail apparaît, plus que dans tout autres secteurs, soumis aux fluctuations des marchés mais également à la volonté des acteurs dirigeants de maîtriser les formes et contours du tissu industriel. En ressort un impératif pour les industriels, celui de disposer d'une main d'oeuvre adaptée, polyvalente, prêt à changer du jour au lendemain d'employeur ou de poste de travail.

     

    Le recours à l'intérim entre nécessité de terrain et vérité sociologique

     

    Afin de pénétrer le champ de l'industrie pharmaceutique et d'enquêter sur les tâches de production au-delà d'un contact bibliographique ou de campagnes d'entretiens, nous menons une longue phase de prospection des points d'entrée possibles sur ce terrain. L'un des problèmes récurrents pour trouver des portes déverrouillées est le manque d'accréditation. Cette carence peut être caractérisée par l'absence dans notre profil de toute licence ou de tout titre pour prétendre effectuer des stages au niveau de l'encadrement. Il s'agit pour accéder à de telles positions d'être inséré dans un parcours cohérent pour l'employeur comme une formation de pharmacien ou un cursus de médecine.

     

    Cette sorte d'exigence est valable pour la plupart des postes d'encadrement disponibles au sein de l'industrie pharmaceutique notamment dans le domaine de la production de médicaments. Cette barrière n'est toutefois pas totalement hermétique. En effet, aux profils de docteur ou de pharmacien cadres dans la production s'ajoutent les profils des commerciaux ou encore des individus affectés à la gestion des ressources humaines. Dans ces derniers cas, l'expérience en "milieu similaire dans de mêmes fonctions" ou la possession de diplômes spécifiques est indispensable.

     

    Malgré de nombreuses demandes, aucune opportunité intéressante n'a pu être trouvé pour pénétrer une unité de production de médicaments par le côté administratif. Cet état nous conduit à  concentrer nos efforts sur la position d'opérateur de production. Il s'agit de proposer nos services en qualité d'ouvrier au sein d'une unité de production de médicaments. Cette voie d'accès peut permettre à notre sens de récolter des matériaux intéressants, de profiter du rôle d'ouvrier pour explorer plus au fond l'univers quotidien de travail.

     

    C'est en cherchant à appliquer cette stratégie d'enquête que nous constatons l'étanchéité des processus relatifs aux recrutements des petites mains de l'industrie pharmaceutique. Dans un premier temps, nous pointons la faiblesse du nombre d'offres d'emplois disponibles pour les activités de fabrication de médicaments. Pour le constater nous effectuons des comptages sur les différents supports proposant des offres d'emplois. D'une part nous relevons une concentration des offres d'emplois pour des positions d'opérateur de production sur certains médias, notamment des médias virtuels, et d'une autre part nous remarquons l'extériorité des sociétés citées dans les annonces adressées aux opérateurs de production par rapport au champ de l'industrie pharmaceutique.

     

    Ce constat masque en réalité une politique organisée de sous-traitance du recrutement exercée par les groupes opérant dans la fabrication de médicaments. La tâche du recrutement est confiée à des agences d'intérim, ces dernières disposant de sites internet relais ou partenaires chargés de diffuser le profil des individus recherchés par les industriels.

     

    Dans le cadre de la recherche d'un terrain d'observation nous ciblons une agence d'intérim à Marseille. Celle-ci d'après nos renseignements semble spécialisée dans le secteur de l'industrie chimique. En effet, cette officine de recrutement, enseigne de l'un des groupes leader dans le secteur du travail intérimaire, recruterait du personnel pour plusieurs usines et notamment pour le compte d'Oblixe : une usine marseillaise d'assemblage de médicaments. Un contact, rencontré en parallèle dans le cadre de notre recherche, occupe un poste important au sein de l'établissement Oblyxe. Affecté à la division ressources humaine, Mr R. est dans un premier temps intéressé par notre demande d'immersion au sein du système de production de médicaments.

     

    Mr R., sans rien nous promettre, envisage un temps de permettre notre venu en qualité de stagiaire. Très vite pourtant Mr. R. au fait des termes précis de notre recherche nous fait part de difficultés rencontrées auprès de sa hiérarchie. Pour ses responsables, la venue d'un apprenti-sociologue dans l'usine ne "représente pas d'intérêt mais plutôt des soucis". Par la suite, Mr R. nous indique l'existence de cette agence d'intérim marseillaise nommée Skell[26]; Cette agence, d'après Mr R "effectue le travail de sélection des futurs opérateurs d'Oblyxe". Pour Mr R. qui "essayeras d'appuyer notre dossier" les possibilités de collaboration s'arrêtent là, visiblement stoppées par la frilosité des dirigeants du site d'Oblyxe. Mr R. nous demande par la suite de ne pas évoquer son intervention dans le cadre de nos investigations.

     

    Nous décidons de suivre la piste d'Oblyxe pour l'envisager comme une fenêtre d'observation. Dans ce sens nous utilisons les recommandations de Mr R., ce dernier nous ayant indiqué une agence d'intérim où nous présenter en qualité "d'intérimaire intéressé par une mission chez Oblyxe". Suivant cette trame nous nous rendons à l'agence d'intérim Skell. Celle-ci est située dans une rue toute proche de l'usine Oblyxe.

     

    Le rituel du travail intérimaire au service des industriels comme analyseur

     

    Les premiers pas de l'intérimaire opérateur

     

    Nous sommes lundi, il est neuf heure, l'agence d'intérim Skell ouvre ses portes. A l'intérieur se trouve une femme postée derrière un bureau qui semble central. Plus loin dans une pièce adjacente ouverte sur la première par une porte vitrée se trouve un homme également installé derrière un bureau. Il n'y a personne d'autre. Rapidement les présentations sont faites : "Bonjour je suis Simon Lefranc, je viens postuler pour du travail chez Oblyxe". Je n'ai pas le temps de finir ma phrase que mon interlocutrice a déjà entrepris une réponse : "bonjour, je suis Nathalie, je suis au courant de votre visite, bon vous cherché du travail chez Oblyxe. En ce moment je vous prévient, c'est calme".

     

    Apparemment, Mr R. n'avait pas communiqué les véritables objectifs de ma demande à l'agence d'intérim mais ce dernier m'avait tout de même recommandé comme un bon élément. Nathalie se montre rassurante à propos d'une embauche future en m'adressant d'un ton complice "vous le connaissez bien Mr R.". Gêné, je donne une réponse évasive, confirmant connaître la personne tout en restant flou sur la qualité de notre relation : "bien oui, il m'a dit que je pourrais enfin trouver du travail". Je réalise à ce moment précis l'incongruité de la situation des candidats désirant assumer des postes d'opérateur de production. Ces derniers sont en effet reçus dans un cadre tertiaire, ultra-urbain où seul quelques affiches ,assurant la promotion des "gestes qui sauves" ou de "l'ordre dans les ateliers" évoquent un univers industriel.

     

    Ma réponse installa comme une proximité avec Nathalie. Ce lien, construit sur la base de mes relations supposées avec l'un des cadre des ressources humaines de "l'un de [ces] mes plus gros client", était renforcé par ma présentation signifiant d'une réelle situation de chômage. En quelque sorte j'apparais dans un premier temps comme un ouvrier sans emploi aidé par une personne proche dans sa recherche d'emploi.

     

    La liste de pièces à fournir comme processus d'aliénation du travailleur

     

    A la suite, sortant une liasse de quatre documents, Nathalie m'invite à les remplir. Il s'agit de questionnaires liés à l'état civil, matrimonial ou encore au lieu de domicile. "Vous nous fournirez également les pièces justificatives inscrites sur cette liste[27]" me précise Nathalie. Après cette étape, Nathalie m'explique sa qualité d'unique interlocutrice et de m'indiquer "qu'il devrait y avoir du travail à la reprise de la saison". Cette entrevue se déroule au alentours du premier décembre, mon interlocutrice me précise à propos "que la production est moins importante durant les fêtes". De ce fait, Oblyxe utilise des intérimaires uniquement à partir de la fin du mois de janvier. Je signifie de mon intérêt pour cette échéance proche d'un mois puis prend congé. Une semaine plus tard je ramène les documents exigés. En constituant en dossier les quelques photocopies exigées la dépossession du personnel d'une part de ses capacités sociale apparaît évidente. Là où les employés d'une usine peuvent compter sur une gestion symbolique de leur dossier par la division administrative du site de travail, les intérimaires doivent se contenter d'une gestion particulière exercée en autonomie total du lieux de travail. En quelques sorte, l'intérimaire participe à un modèle où la dissociation entre les hommes et les sites et outils de production est consommé. Nous verrons par la suite à quel point le secteur de l'industrie chimique, la fabrication industrielle de médicaments est engagé dans le modèle du travail temporaire.

     

    Lorsque je pénètre dans l'agence peu après neuf heure, un homme est reçu par Nathalie. Je m'assieds sur les chaises pour patienter. Je profite de toute leur conversation : l'homme travaille chez Oblyxe. Il vient rapporter "ses feuilles d'heures", il y en a deux qui correspondent aux relevés des heures effectuées sur les deux dernières semaines. La remise des feuillet paraît machinal, un très rapide regard de Nathalie précède l'agraphage du document à une fiche bristol. Les heures de travail sont par le moyen des feuilles d'heures comme transportée du lieux d'exercice du travail, du point où s'effectue la tâche jusqu'à l'agence d'intérim. L'intérimaire doit se soumettre au-delà du lieu de travail à une autorité assurant le rôle de vérificateur, de banquier ou encore de planificateur des heures de travails réalisées

     

    D'après la conversation, l'homme revient tout juste du travail et devait donc être en poste de nuit. L'entrevue prend fin lorsque l'homme récupère des feuilles d'heure vierges[28]et souhaite de bonnes fêtes – en cette période de fin d'année – à son interlocutrice. Je tente immédiatement dans savoir plus : "il est chez Oblyxe lui ?". "Oui c'est un bon gars, il travaille bien, on le connaît, il est là depuis longtemps ça doit faire quoi, oui deux trois ans". Je demande ensuite à Nathalie si depuis tout ce temps cet agent enchaîne les missions pour le compte de l'usine Oblyxe. La réponse est donnée sans détour : "oh oui, là-bas il sont super content de lui". La conversation se poursuit puis Nathalie m'invite à récupérer une paire de chaussures de sécurité. Celles-ci sont neuves et disponibles à ma taille "gardez les précieusement comme ça dès que vous partez chez eux – Oblyxe – vous êtes paré". Je prend ce qui semble être un sésame.

     

    Un test formaliser pour rendre en un score de l'aptitude des futurs agents

     

    Vient ensuite l'invitation à passer un test. "C'est un test sur la sécurité alors concentrez-vous. De toute façon c'est très facile". Le test en question est présenté sous la forme d'un interface informatique, à la façon de l'épreuve du code de la route. Il s'agit de répondre à une série de questions par l'affirmative ou la négative. Ce test pose des problèmes liés à la sécurité des hommes, des installations et vise à déterminer le degré de connaissance des futurs intérimaires à propos des règles de sécurités objectivées comme importantes par cette enseigne d'agence d'intérim. On me précise que ce test comporte plus de cent-cinquante questions et constitue un support national pour le groupe possédant la filiale Skell de Marseille. Enfin, le passage de cette évaluation , véritable rituel intérimaire, doit au dire de Nathalie "au moins durer une bonne demi-heure".

     

    Pour ma part, mon test valide cette estimation, ce dernier est réalisé en une durée de trente-cinq minutes. Les questions posées vont de la plus évidente : "faut-il réparer un appareil électrique sous tension", jusqu'aux questions les plus élaborées à propos des techniques de maîtrise d'incendies industriels par exemple. A la fin du test, Nathalie m'annonce un score de huit-cent sur mille ce qui selon cette dernière constitue "un bon score". L'ultime étape avant l'embauche est le passage programmé à la visite médicale du travail. Celle-ci est réalisée la semaine suivante au frais de l'agence d'intérim. Je dois alors me présenter au bureau de la visite du travail qui est situé non loin de l'usine Oblyxe et de l'agence d'intérim Skell. Le bâtiment est de type industriel, c'est une usine reconvertie en espaces de bureaux, en espaces de consultation. L'attente est très courte, une dizaine de minutes, je suis rapidement reçu par un médecin du travail.

     

    L'étape d'initiation finale : la visite médicale pour les futurs "Oblyxe"

     

    Dans le cabinet du docteur, une imposante armoire métallique contient des dossiers pour la plupart marqués du nom d'une société, la société Oblyxe. Ce détail signifie de la puissance de cette entreprise dans ce secteur géographique médical. Le docteur procède à une visite classique mais insiste, comme pour me décourager, sur le caractère pénible du travail chez Oblyxe. "Vous savez, pour travailler là-bas, mieux vaut être en bonne santé, en plus les horaires de nuit en décalé sont très pénibles pour le corps". Je possède selon le diagnostic du docteur le profil de "manutentionnaire aguerri" et suis en conséquence déclaré apte pour le service chez Oblyxe. La visite prend fin sur un : "de toute façon vous ferez pas ça toute votre vie" adressé par le docteur. A ce propos une l'enquête Summer[29]2003 relève que les catégories de travail exposé en 1994 aux produits chimiques le sont encore plus nettement en 2004. La synthèse préliminaire de ce rapport souligne en outre les risques plus importants pris par les employés aux contacts  des produits solvants ou tensio-actifs dans la mesure ou leur usage a augmenter de sept points entre 1994 et 2004.

     

    Au terme de ces formalités, l'accès au terrain semble tout proche et un éclairage a été apporté sur le mode de recrutement de la main d'oeuvre de l'entreprise d'assemblage de médicaments marseillaise. La cause et les conditions de mon intégration semble être entendu. Il convient de préparer mon arrivée sur le terrain. Il s'agit de prendre connaissance des tâches à effectuer, de saisir quelques uns des termes indigènes employés dans ce type de structure. Toutefois, cette opportunité de terrain ne se précise pas au fil des semaines malgré mes relances auprès de Nathalie qui m'avait préconiser de "me tenir au courant et de passer à l'agence".

     

    L'entente avec Mr R. semble ne pas avoir perduré au-delà d'un simple projet. Il est probable que celui-ci est décidé de reculer, de ne pas intervenir dans le processus de mon embauche et même, selon toute vraisemblance, d'empêcher celle-ci. Quoi qu'il en soit, cet échec met en exergue les difficultés d'accès au terrain.

     

    3 Les petites annonces, un paravent de la sous-traitance systématique des postes d'opérateurs

     

    Le passage par l'étape agence d'intérim apparaît comme une étape incontournable pour les individus projetant une carrière comme ouvrier de production. Si notre tentative d'insertion sur le terrain était basée sur un contact, les conditions de recrutement régulières s'effectue sur la base d'exigence formalisées sous la forme de petites-annonces.

     

    Les support des ces offres d'emplois sont comme dans les autres secteurs soit de papier par le biais de journaux soit virtuel par le biais de média-virtuel. En marge de ces deux circuits, les groupes de l'industrie pharmaceutique disposent sur leurs sites internet d'une rubrique le plus souvent intitulée "ressources humaines". La plupart des groupes affichent des ambitions de croissances en terme de personnel comme pour afficher la solidité de leur structure et pour envoyer un message rassurant aux personnels de l'entreprise.

     

    Dans les fait, le recrutement de personnels opérateur de production par les sites est effectué par l'entremise d'agences de recrutement particulière, les agences d'intérim. En marge, la notion de réseau peut se substituer à l'outil du travail temporaire, notamment dans le cadre des usines situées, comme celle de Château-Arnoux, dans des zones reculées ou peu peuplée.

     

    L'offre de poste d'opérateurs en usines pharmaceutique : un marcher réservé

     

    La recherche d'un emploi en qualité d'opérateur de production est comme nous le relevions plus haut, bien souvent menée au moyen de mécanismes tels que les réseaux constitués dans le cadre du travail, à partir de la période d'apprentissage de l'activité - pour les candidats possédant une formation spécifique. Ainsi à l'image d'Auguste C., des carrières sont construites sur les bases de liens établis entre les individus et les plates-forme de production. Ce modèle souffre actuellement de ratés dans la mesure où l'unité des sites de production n'est plus assurée en terme de localisation comme en terme d'identité des groupes propriétaire des usines.

     

    En sus, les offres d'emplois illustrent les conditions de recrutement au sein des complexes industriels chimiques. Ces établissements disposant bien souvent d'une division Ressource Humaine, elle-même équipée de l'outil intérim, ne se contentent plus d'une main d'oeuvre non qualifiée, exclusivement locale ou non mobile mais bien souvent exigent un niveau de savoir-faire et d'expérience conséquent, matérialisable par la possession de diplômes type BEP CAIC ou BEP électronique et de certificats de travail[30].

     

    Les offres d'emplois ayant trait à la fabrication industrielle de médicaments sont concentrées sur quelques supports spécifiques comme les sites internet Jobintree et Trovit qui proposent parmi de nombreuses offres d'emplois des postes au sein d'usines de production de médicaments. Le premier des supports cité est organisé en douze rubriques[31]ayant chacune pour fonction de renvoyer les individus vers leurs univers de travail respectifs. Les postes d'opérateurs de production ou de maintenance des lignes de fabrication au sein de l'industrie pharmaceutique à pourvoir, sont intégrés dans la rubrique intitulées "industrie".

     

    Le symbole de cette catégorie est stylisé par la représentation d'une usine. A côté de celle-ci, la rubrique "Santé social" illustrée par une croix toute médicale, exclue de son champ les tâches industrielles relatives à la fabrication de médicaments. L'opérateur de production candidat à un poste au sein de l'industrie pharmaceutique et confronté à cet outil de recrutement, doit pour accéder à l'offre valider symboliquement sa filiation avec le milieu industriel. De même, les choix arrêtés en terme de regroupement des professions par les web master induisent, en marge de l'ordre commercial souhaité, des conséquences efficientes telles que la désaffiliation symbolique entre les opérateurs, les CAIC et le secteur titré "Santé Social".

     

    Le prestige de l'industrie pharmaceutique dépassé pour les opérateurs intérimaires

     

    Le site internet Trovit, fort de 362 181 offres d'emplois - au 1 ier juin 2009 - apparaît comme l'un des poids lourd dans le secteur du recrutement. Connecté depuis cette plate-forme, nous constatons une offre de poste en qualité d'opérateur de production au sein de l'industrie pharmaceutique à hauteur de 67 annonces. Sur cette contingence d'annonces, 70,53% correspondent à des contrats de type intérimaire commandés par des entreprises spécialisées dans le travail .intérimaire notamment en milieu industriel[32]. Le reste des annonces – 29,57% - renvois à un processus de recrutement auparavant admit comme classique établie entre l'employeur-payeur-utilisateur et l'employé.

     

    A propos du métier de cuisinier, la proportion de travail intérimaire dans l'offre totale pour cette profession est ramenée - toujours sur la plate-forme Trovit - à 41,8%. Quant aux annonces pour des postes de plombiers, celles-ci sont composées à hauteur de 54,8% de travail sous la forme de missions intérimaires. Comme nous pouvons le constater par l'observation du support de recrutement Trovit, le recours à une main d'oeuvre de type intérimaire est massive dans notre secteur de référence.

     

    Pour mettre à l'épreuve cette conclusion, nous interrogeons la base de données du site institutionnel Pôle emploi qui compte plusieurs milliers d'offres d'emploi. Comme par le biais de la plate-forme Trovit, et selon les mêmes termes de recherche : "opérateur de production pharmaceutique" nous constituons une liste d'offres. Une sélection de cinquante-huit annonces apparaît à l'écran. Celles-ci renvoies toutes à des postes de conducteur de ligne qui dans la majorité des cas sont à pourvoir dans le contexte de l'industrie pharmaceutique. Comme nous l'avions constaté au travers d'entretiens puis à l'occasion de diverses tentatives pour accéder au terrain, nous relevons une forte représentation de l'outil intérim au sein du principal dispositif institutionnel de gestion de l'emploi.

     

    Les industriels aidés par l'état recompose une main d'oeuvre mobile

     

    Sans complexe, les offres d'emploi d'opérateur de production proposées par le truchement de la toute nouvelle institution Pôle emploi[33]sont à 53,5% composées de missions intérimaires tandis que les offres de formation en alternance représentent 34,5% de ce même groupe. Du coup, le nombre des annonces autrefois traditionnelles car proposant un contrat à durée déterminée ou un contrat à duré indéterminée établi entre employeur direct et salarié ne dépasse pas le seuil des 12% de l'échantillon des annonces visant les opérateurs.

     

    L'identification du nom des groupes employeurs depuis les plates-forme d'offre d'emplois, que ces dernières soient ou non institutionnelles est peu aisée. Dans la plupart des cas, l'agence d'intérim fait office d'écran entre le public et les industriels du médicament. Du reste, le caractère intérimaire des missions est dans tous les cas signalé avec pour le site de Pôle emploi le sigle "mis"– comprendre mission - pour signifier les annonces proposant du travail intérimaire. Le texte des annonces concernées évoque alors "une mission" ou une "mission longue durée à réaliser pour un de leur [nos] plus gros client[34]". Le lecteur intéressé par l'offre adhère au principe d'exercer une activité particulière par son contenu de façon autonome par rapport à l'environnement quotidien de travail.

     

    Par là, la distance de l'intérim induit une aliénation non négligeable d'une partie de l'autonomie et de la capacité de gestion de l'individu. En effet, si l'employé en mission bénéficie d'une double affiliations symbolique en qualité d'intérimaire et de travailleur, au cours des heures de travail son statut n'offre pas beaucoup de marge de manoeuvre. La réalité de l'existence de sentiment d'extériorité de la part des 'individus envers les entreprises utilisatrices s'entend, entre autres choses, par la capacité qu'ont chacune des parties à mettre fin au contrat de travail dans des délais très courts ou par les restrictions légales[35], comme des limites symboliques, encadrant la durées et les conditions des missions d'intérim.

     

    En somme, le secteur de l'industrie pharmaceutique s'affranchit progressivement des coûts d'une main d'oeuvre fidèle et captive pour investir dans des outils de gestion indépendant. Le tissu très dense des agences d'intérim[36]remplace en somme la proximité historique jadis établie entre populations et établissements. Là ou les réseaux étaient constitués au coeur des usines, ils le seront dorénavant au sein des officines de travail temporaire. Ainsi, certaines de ces agences demeurent dans un contexte de rotation permanente des propriétaires de plates-forme industrielles, l'élément de référence, le point le plus ancien du dispositif de travail.

     

     

    La délégation du recrutement et de la gestion d'une partie croissante des personnels opérateurs de la part des industriels vers les agences d'intérim redessine les contours des lieux d'embauche et redistribue les possibilités pour les acteurs. En quelques sorte la filiation des individus par rapport à leur profession est uniquement technique, les opérateurs intérimaires, comme nous le constatons au sein de l'usine Pierre Fabre n'ont que rarement accès au bureau. Stéphane, opérateur intérimaire sur une ligne de production de....depuis deux ans et demi à l'usine Fabre reconnaît sa méconnaissance des locaux administratif avec cette remarque : "Tu sais moi le bureau du patron j'y suis jamais allé et c'est temps mieux, je fait mon travail tranquille, je prend mes sous et voila pas plus".

     

    L'intérim en plus de sa fonction RH offre comme un splendide isolement aux technostructures élaborées des industriels du médicament pour qui les ressources humaines et matériels liées à la production représentent un coûteux appareillage technique à l'utilité fluctuante. Sans annoncer une déprise industrielle, nous constatons un affaiblissement des structures de l'emploi ouvriers dans le secteur.

     

    Le travail intérim une solution pour les industriels de s'extraire de cycle de production historique

     

    Il semble que les modèles de création ou de maintiens d'un emploi durable s'effacent au profit de missions temporaires ou ponctuelles réalisées au sein des sites industriels. A ce sujet, nous remarquons en dépouillant un corpus de quatre-vingt annonces que de nombreuses offres d'emploi comprennent la mention déplacement. Là ou les individus étaient comme Auguste C. attaché à un site, à présent ces derniers doivent envisager dans les terme de leur engagement la possibilité de mobilité notamment pour les rares positions disponibles en qualité de salarié non intérimaire.

     

    L'un des traits du nouveau visage de l'emploi industriel est certainement l'éclatement en fractions puis en électrons libres d'une partie de sa main d'oeuvre et notamment des éléments les plus jeunes. En effet, qu'il s'agisse des hommes ou des sites, le turnover est maximum et semble assumé par tous. Les personnels qui le plus souvent ont subit plusieurs démobilisations : autant de fermetures de sites ou de changements de propriétaires doivent compter sur l'intermédiaire des agences d'intérim pour exercer l'activité maîtrisée.

     

    Du reste, ces hommes sont contingentés en effectifs de professionnels de l'intérim ou de professionnels de l'industrie. De cette double affiliation découle une perte de la spécialisation des hommes à propos d'un site unique et de son parc de machine comme apprivoisées. Plus largement, la forme de l'offre et de la demande d'opérateurs de production, organisée en micro-marché indépendants, cumulée aux changements fréquents de fonctions et d'identités des sites entraînent un processus de désajustement entre les individus et un des champs particuliers de l'industrie. En témoigne le sort d'une partie des ouvriers des usines de Château-Arnoux ou de Jarrie, admis un temps comme les spécialistes de la production de chlore et de soude au sein du groupe Arkema puis, à la suite de restructuration du groupe, devenus inutiles. Pour ces derniers aux nombres de soixante-treize, en plus des procédures de retraite anticipée, "un dispositifs d'accompagnement social sera mis en place comme l'aide à la mobilité au sein de l'entreprise ou au reclassement à l'extérieur du groupe[37]".

     

    Ces paroles aux visées rassurantes tenues par un des membres de la direction du groupe Arkema à un journaliste du Dauphiné Libéré au lendemain de l'annonce du départ des "soixante-treize", trahissent le haut degré de légitimité acquise par les groupes industriels pour modeler à un rythme soutenu la structure, les formes des activités exercées. Comme Auguste C. a perdu ses rêves de mineur, comme "les soixante-treize" quittent leurs usines, les futurs opérateurs de production doivent se soumettre à un contexte de travail nomade, en état de décomposition-recomposition permanente.



    [1]J. Bastié et B. Dézert, La ville, Paris, Masson; 1991.

    [2]Les Houillères de Provence ont été rattachées au secteur minier du Centre en 1969 et l'ensemble est devenu : les Houillères de bassin du Centre et du Midi. Avec la plupart des gisements français de charbon du sud, les Houillères de Provence ont été nationalisées en 1946. L'activité, intense un temps, a rapidement chutée à partir de 1970. L'état-entrepreneur hésite alors entre une politique d'investissement et un retrait pur et simple de l'activité. La deuxième voie est retenue. La fermeture des sites est scellée par un texte entériné le 21 octobre 1994 dit " pacte charbonnier". Ce protocole, passé entre l'état-patron et l'ensemble des organisations syndicales, comprend l'arrêt de l'activité d'extraction de charbon tout en maintenant sous la forme d'une mise en retraite, le salaires des hommes devenus d'anciens mineurs. Le dernier puits compris dans le secteur des Houillères de Provence et resté en exploitation est le puits Z, celui-ci est situé sur la commune de Gardanne. L'activité de ce site a cessée définitivement en 2003.

    [3]T. Cauen, "Arkema, symbole de l'histoire industrielle de Château-Arnoux", La Provence, 10 janvier 2007.

    [4]X, "L'avenir de Silpro se décide demain", La Provence, 22 juillet 2009.

    [5]Silpro regroupe un consortium d'investisseurs composé des groupes Econcern, Photon Power Technologie et Norsum réunis par ce projet dans le but de construire la plus grande usine au monde de fabrication de silicium.

    [6]Consulter en annexe n°4 l'histoire du groupe Clin-Byla.

    [7]AZF signifie Azote Fertilisants. Ce complexe, installé depuis 1921sur près de 70 hectares au sein de la commune de Toulouse, était une des filiales du groupe Atofina. L'usine était spécialisée dans la production de nitrate à destination des secteurs agricoles et industriels.

    [8]L'accident industriel au sein d'AZF sous la forme de l'explosion d'un stock de nitrate a eu lieu le 21 septembre 2001 occasionnant le très lourd bilan établi à 30 personnes décédés et 2500 personnes blessés.

    [9]Le site internet "Copains d'avant" est édité par le groupe français Benchmark Group spécialisé dans l'édition de contenu en ligne. Ce groupe propose notamment de rechercher les anciens membres des classes fréquentées durant le parcours scolaire. De la sorte, en entrant le terme CAIC dans le moteur de recherche inclus dans le site nous obtenons une liste d'établissements professionnels associés à une contingence d'individus. On notera comme autre ressource intéressante le site "Liens internautes" édité par le même groupe qui toujours sur un principe de mise en groupe, prend comme élément de référence non plus les sites de formation mais les sites de travail. Ce type d'outils sans représenter une source exclusive de données pour notre recherche nous permet d'appréhender certains aspects du champ investigué et en sus de nouer des contacts auprès de certains membres de ce champ par l'échange de courriels.

    [10]Les renseignements composant les parcours et les fiches de présentation  des individus disponibles sur les communautés de mise en relation sont fournies, à la façon d'un curriculum vitae par le public lui-même.

    [11]Jacqueline Marrel, "La vie municipale à Saint-Avold de 1848 à 1879: une ville légitimiste qui accompagne le changement", Le cahier du pays Naboriens, n°20, oct. 2006. L'appellation Carling utilisée par Arkema pour désigner son usine basée à Saint-Avold est utilisée depuis 1994 année où le groupe Elf-Atochen a pris le contrôle du site. On notera que le site de Carling, devenu une zone industrielle accueillant des établissements classés SEVESO est une ancienne zone de prospection minière charbonnière exploitée à partir de l'ouverture du puits Max aux alentours de l'année 1870.

    [12]J. Ousset, "La multifirme", Revue économique, vol. 15, n° 4, 1964, pp. 567-644.

    [13]Ibid.

    [14]Ibid.

    [15]A l'occasion d'une enquête précédente à propos de l'activité de répartiteur de médicaments, nous avions pu constater la fréquence des changements d'enseignes dans ce type d'activité.

    [16]Plaquette "Arkema Site industriel de Carling Saint-Avold", réalisée par Arkema, mars 2006.

    [17]La société Ugine est un héritage des premières forges françaises. Ugine est crée en 1724 à Gueugnon, une localité situé au nord de Lyon. Le groupe est alors déjà spécialisé dans la production d'acier. Un temps intégré au groupe Ugilor, le groupe fort de plusieurs aciéries devient en 1991 par fusion avec le groupe Sacilor le Groupe Ugine S.A. En 1995 le mariage est consommé, la société Ugine devient une simple division du groupe Usinor-Sacilor par un mécanisme de fusion-absorption. Enfin, en 2002 la fusion du groupe avec Aceralia donne naissance au groupe Arcelor lui-même fusionné au groupe Mittal Steel en 2006. Cette dernière opération consacre l'existence du groupe actuellement leader mondial de la production d'acier : Arcelor Mittal.

    [18]La Société des Produits Azotés disposait de nombreux sites spécialisés notamment dans la production d'électricité via un réseau de centrales hydroélectriques et dans la production de produits chimiques tels que le carbure de calcium, le chlorure de vinyle ou encore les produits dérivés de fluorine via un réseau d'usines.

    [19]Voir à propos de cette usine les précisions en pages85.

    [20]La zone d'activités de Carling abritent également une usine du groupe Total Petrochemicals pareillement active dans le secteur de la pétro-chimie. Le 15 juillet 2009 à 15h15 un accident s'est produit dans cet établissement au moment du redémarrage d'un vapocraqueur arrêté à la suite à d'une vagues d'intempéries. Cet accident industriel a entraîné le décès de deux ouvriers de l'usine et a occasionné des blessures à six autres – d'après le communiqué de presse du groupe Total mis en ligne le jour même : www.total.com/fr/press .

    [21]Les acrylates moins complexes que les méthacrylate interviennent dans la fabrication de nombreux produits tels que les peintures, les vernis, les encres ou encore les colles.

    [22]Le site Arkema de Carling fait l'objet d'un positionnement en classe 2 selon l'indice Seveso.

    [23]L'acronyme MAM signifie Méthacrylate de méthyle.

    [24]X, "Arkema annonce la suppression de 239 postes", La Tribunes, 26 juin 2009, également : X, "Toute une filière de production sacrifiée chez Arkema",Le Républicain lorrain , 11 août 2009.

    [25]Voir l'intégralité du document en annexe.

    [26]Le nom exact de l'agence d'intérim a été modifié.

    [27]Cette liste de documents photocopiés à fournir est destinée à toutes les personnes désirant effectuer des missions intérimaires par l'entremise de cette agence d'intérim. La liste comprend les documents suivants : une photocopie d'une pièce d'identité, d'un certificat de domicile, d'une attestation d'affiliation à la Sécurité sociale, des diplômes obtenus et d'une photocopie des certificats de travail éventuellement détenus.

    [28]Les feuilles d'heure constitues un document-type émis par l'agence d'intérim pour consigner les heures de travail effectuées. Les heures sont indiquées par un cadre d'Oblyxe. Le principe de la feuille d'heure est utilisé dans la plupart des agences d'intérim. Ce type d'outil traduit une forme de délégation de l'encadrement, de la gestion des employés de la part des entreprises utilisatrices de personnels intérimaires - souvent en permanence - envers les agences de travail intérimaire.

    [29]Dares (2004), "Les expositions aux risques professionnels par secteur d'activité économique – résultat de Summer 2003", à paraître. Cette étude est réalisée conjointement par les services de l'Inspection médicale du travail et par le DARES Direction de l'Animation et de la Recherche des Etudes et des Statistiques dans le but d'établir une cartographie de l'exposition des salariés aux risques professionnel. On notera que selon le DARES, 14.7 % du total des salariés en France était au contact de produits solvant en 2004 et 9,5 % au contact de produits tensio-actif .

    [30]A propos du terme "certificat de travail" nous remarquons l'usage de l'appellation "certificat de mission" comme synonyme par les membres du personnel de nombreuses agences d'intérim et par le personnel intérimaire lui-même.

    [31]Le site internet Jobintree propose au 16 mars 2009 13 012 offres d'emplois pour la zone France organisées autour de douze rubriques libellées comme suit : Informatique télécom, Commercial distribution, Banque assurance compta et achat, Juridique RH et formation, Santé et sociale, Restauration tourisme et loisir, Transport et logistique, Bâtiment TP, Industrie, Artisanat, Assistant(es) hôtes(ses) et Marketing com et création.

    [32]Les entreprises de travail intérimaire les plus citées dans les annonces de postes d'opérateur sur le site Trovit sont, par ordre croissant : Manpower, Addeco, 1 taf, Taga scientifique, Kelly scientifique et 1000 un services.

    [33]Pôle Emploi a été créé le 19 décembre 2008 par une fusion de l'ANPE et des ASSEDIC organisée sous la houlette de Madame la Ministre de l'Emploi : Christine Lagarde. Il existe au 1 ier janvier 2009 1608 agences Pôle Emploi réparties à travers le territoire.

    [34]Texte tiré du corpus d'annonces d'offres d'emploi constitué et disponible en annexe n°3.

    [35]Le Code du travail par la loi n° 2008-67 du 21 janvier 2008 régit le fonctionnement du travail intérimaire en imposant notamment des restrictions pour les employeurs en terme de recours à l'intérim et une souplesse maximum des relations entre salariés et employeurs qui contrairement aux conditions de travail classiques peuvent être rompues d'une semaine sur l'autre en toute légalité.

    [36]Le nombre d'agences intérim en France au 1 ier janvier 2009 était de 4877 dont pour le groupe Manpower 1061 agences, Adecco 1021, Védiorbis 694. L'année 2008 a été marqué par un recul du nombre d'agences d'intérim interprétable d'une part comme une chute de l'activité intérim et d'une autre part, à l'image des agences de voyage, comme un processus en cours de virtualisation d'une partie des activités de la profession.

    [37]J.-J. Féral, "Château-Arnoux Chimie Arkema : soixante-treize postes vont disparaître", Le Dauphiné Libéré, 28 septembre 2008.


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